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Le prodige de l'amitié

Amis, jour après jour – Le prodige de l’amitié

Interview initialement parue sur le site des éditions Transboréal, la maison d’éditions des voyageurs au long cours, à l’occasion de la sortie du livre « Le prodige de l’amitié », écrit par Brian Mathé

Quelle est votre plus belle expérience d’amitié ?
Ce serait un peu dommage de piéger l’amitié dans le superlatif. Pour moi, ce qui rend justement une amitié remarquable, c’est la fréquence de sa répétition. Plus elle s’exprime, plus elle est belle. Cela dit, il y a des marqueurs « phare » : traverser l’Amazonie à vélo, voyager avec un vélo en bambou ou construire un radeau pour descendre le Yukon par exemple. On a besoin de projets, d’images marquantes pour pouvoir se dire : ce qui nous réunit, c’est ça. Aucun épisode n’est mieux que l’autre, mais chacun témoigne d’un état d’esprit. Leur succession illustre la façon dont il évolue. Mais ce que j’aime tout autant que l’action, c’est l’échange d’idées. Peut-être n’est-ce pas un hasard si, pendant notre tour du monde à vélo, nous n’avons pédalé que la moitié des jours. Pendant qu’on réalise les choses, on réfléchit à la vie. Une des phrases les plus fréquentes de notre groupe, c’est « Hé, les gars, je pensais à un truc là… ». Et voilà une idée qui ne demande plus qu’à prendre corps !

Quelle est la force principale de ce sentiment ?
Pour moi, c’est l’ouverture du champ des possibles. En équipe, on envisage des choses qu’on n’oserait pas tout seul, ou bien qu’on trouverait dommage de vivre en solo. J’appelle ça être sainement fou : ensemble, on fait prendre corps à des élans individuels. Ils se confirment et s’enrichissent avec le regard des autres. Ce processus apprend aussi à lâcher prise : avoir une bonne idée ne signifie pas rester seul décideur sur la suite du projet. Dans notre groupe, tout le monde a sa légitimité pour en proposer de nouvelles. De fil en aiguille, chacun apporte sa touche, sa critique. Si tout se passe bien, on solidifie l’idée de base et on l’enrichit. Parfois, elle devient remarquable. C’est cette co-création qui est à l’origine de beaucoup de nos projets : les aventures, comme les films. Paradoxalement, j’ai écrit ce livre seul. Mais les autres n’empêchent pas non plus de penser par soi-même : une amitié saine invite au contraire à se révéler un peu plus encore.

L’amitié est-elle universelle ou culturelle ?
Dans notre conception occidentale, elle reste un phénomène de l’intimité. Entre amis, on s’évade, on s’échappe ou l’on partage des opinions entre les murs de nos salons. Chez les Grecs, et comme l’a rappelé Harendt, ça ne concerne pas ce qu’elle appelait « la vie publique ». Pour Aristote, l’amitié vertueuse est le dialogue respectueux qui mène vers une action pour l’intérêt commun. Or, c’est précisément l’étymologie du mot « république » (res publica, la cause publique). Donc on comprend le lien assez fort entre amitié et politique. Et à partir du moment où on pense l’homme en tant qu’être social, il apparaît nécessaire d’accepter l’amitié comme notion universelle. Je pense d’ailleurs que le monde d’aujourd’hui aurait besoin de plus de dialogue. Et les réseaux sociaux les plus en vogue font plutôt un travail de cloisonnement public : seul devant son écran, on passe son temps à se persuader de nos croyances. Il manque souvent le désaccord respectueux, propre à l’amitié saine.

Après vos livres Solidream et Le Prodige de l’amitié, dans quelle aventure littéraire aimeriez-vous à présent vous lancer ?
Écrire devient au fil des années un plaisir de plus en plus vivace. Pour le moment, ce sont à nos films que nous consacrons le plus d’énergie. Après notre premier long-métrage Solidream, nous sortons un second film : Les œuvres du Pamir. Ce documentaire raconte notre voyage de 3 000 kilomètres dans les montagnes du Pamir sur des fatbikes en bambou issus de l’artisanat français. C’est une exploration de sommets isolés et une série des rencontres de gens qui s’engagent pour fabriquer un monde plus beau et plus responsable. Nous cherchons à interroger l’esprit d’aventure au sens le plus large. J’aimerais trouver le temps d’écrire le récit d’un tel voyage. Beaucoup de réflexions émergent d’un tel projet. Quoi qu’il en soit, je reste persuadé que nous pouvons y trouver quelque chose d’universel à raconter. C’est ça qu’on prend plaisir à raconter pour, peut-être, susciter l’intérêt. En écrivant, on essaie d’être ami avec ses futurs lecteurs !

Conseillez-nous un ouvrage illustrant l’amitié !
Politiques de l’amitié, de Jacques Derrida, a beaucoup apporté à ma vision de l’amitié et de ses possibles. Je ne le conseillerais pas pour autant à tout un chacun : je n’en ai peut-être intégré que le cinquième car c’est une pensée complexe. Restent des récits ou de la fiction qui illustrent les théories. Des souris et des hommes, de Steinbeck, raconte une amitié touchante entre Lennie, un grand simplet, et George, un petit nerveux. Le premier est dangereux à cause de son incapacité à maîtriser sa force et, chaque fois, le second lui sauve la mise. Ils nourrissent l’espoir de se retirer paisiblement dans une ferme, « avec les lapins ». Leurs péripéties illustrent le lien entre l’amitié et le rêve, rapport qui m’est cher. Enfin, je ne pourrais pas répondre à cette question sans citer Kim en Antarctique, le récit de voyage qui nous a inspirés. Quatre hommes décident de se laisser prendre dans les glaces pour passer l’hiver en Antarctique sur leur voilier, dans l’isolement le plus extrême. L’aventure humaine est vraiment extraordinaire.