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Départ de bon matin pour des journées bien longues

Caucaseries : d’une mer à l’autre, de l’Asie à l’Europe

Il nous aura fallu 6 mois pour traverser le continent asiatique, depuis les plages de Thaïlande jusqu’aux puits de pétrole de la mer Caspienne. Les pays du Caucase nous accueillent chaleureusement, la ville de Bakou nous surprend par son modernisme, l’Azerbaïdjan est un pays en construction dopée par l’or noir, les montagnes de Géorgie nous rappellent les Pyrénées tandis que les villages reculés expriment, à leur insu, une certaine mélancolie…

L’Azerbaïdjan et la mer Caspienne

MapCaucase

Notre route dans le Caucase

Décompression, quiétude et sérénité. Nous arrivons à Bakou en Azerbaidjan, le dernier pays où nous avons dû demander un visa à l’avance. Désormais, plus besoin de chinoiseries en tous genres dans les ambassades pour continuer notre route jusqu’à la maison. Le 13 juin, en fin d’après-midi, nous traversons la grande et riche capitale sans prendre le temps de visiter. Il est tard et nous devons nous éloigner de la ville pour camper et, au matin, tracer en direction de la mer Noire. Nous laissons la Caspienne et les heures stressantes passées au Turkménistan. Premier choc : les prix ! En effet l’Azerbaidjan abonde de pétrole et son niveau de vie s’est enflammé suite à une croissance record de 34,5% et 29,3% respectivement en 2006 et 2007 ! Nous reprenons donc les vieilles habitudes avec des petits déj’ pain-banane, pas mauvais au demeurant. Nous rangeons au placard les bons repas dans les restaurants, tout juste nous autorisons-nous un coca ou un café pour faire passer les heures chaudes de la journée.

Et justement, tandis que nous profitons d’une connexion WIFI dans un café, nous faisons la connaissance de Safar qui nous invite à manger un shawarma et à boire une bière dans la petite ville de Göychay. Enthousiaste face à un public curieux, il nous explique l’histoire de son pays. L’Azerbaïdjan est musulman mais ici on boit de l’alcool, nous dit-il en trinquant pour la troisième fois. Safar nous explique qu’ici les comportements sont peu influencés par l’islam. La croyance semble être une histoire de conviction plutôt qu’un mode de vie, un courant de pensée plutôt qu’une conduite à tenir. Après nous avoir expliqué pourquoi les azéris expriment une certaine haine envers l’Arménie et ses habitants il retrouve son calme en parlant du grand frère, la Turquie. Les deux nations ont une langue et une culture très proches, une solidarité qu’ils symbolisent par la devise « Deux états, une nation ».
Les relations encore très tendues avec l’Arménie voisine sont liées à la région du Haut-Karabach, une enclave dans le territoire azéri qui représente 20% de la superficie du pays, mais contrôlée par les arméniens. Il est impossible de passer la frontière arménienne par la terre en venant d’Azerbaidjan. Nous n’avons pas le choix et devrons passer par la Géorgie pour rejoindre la Turquie.

La route pour rejoindre la frontière géorgienne est assez plate et monotone, sans grand intérêt. Nous prenons de l’avance sur notre planning en alignant des journées à 115 km, 145 km, 142 km puis 117 km. « Tracer pour profiter » quand l’endroit en vaudra la peine.

Rencontre avec Safar (à gauche) et le gérant du café

Rencontre avec Safar (à gauche) et le gérant du café

საქართველოს

Vous n’y comprenez rien ? Nous non plus. C’est l’alphabet géorgien. Il est écrit « Sakarthavélo », qui veut dire Géorgie. Cette langue fait partie d’un groupe de langues assez restreint de la région qui n’est lié à aucun autre sur terre, un peu comme le basque chez nous. En gros, personne ne sait d’où ça vient, même si certains disent que sa structure ressemble au sumérien. Nous sommes amusés de voir qu’il existe des parties du monde comme celle-là où une langue a su résister aux événements de l’histoire pendant des millénaires. Heureusement (ou pas, vu notre niveau), tous parlent russe, héritage des soviétiques. Du coup le peu de mots que nous avons appris en Asie centrale nous aide à nous faire comprendre pour l’essentiel. Par contre, nos jambes tremblent un peu car la carte nous annonce clairement de sérieux cols à grimper dans les 400 km qui suivent.
Apparemment, la Géorgie est un des plus vieux pays chrétiens avec l’Arménie. Et nous nous réjouissons (surtout Brian, en fin gourmand) sur l’apparition du saucisson dans les boutiques. Et, même en temps que français exigeants sur la qualité, c’est vrai qu’il est plutôt pas mal ! Et le pain aussi est largement au niveau. Du coup, dans la tente le soir c’est sauciflard party ! Bon, pour la santé nous agrémentons de quelques crudités et fruits pour les vitamines (et la bonne conscience aussi…). Paraît-il qu’il y a du bon vin aussi, mais nous n’avons malheureusement pas testé. Il faut dire que comme boisson pour l’effort ça aurait été un peu « too much » peut-être…

Notre premier col à 2000 m passe plutôt bien. Aidés par le vent, nous passons entre les gouttes alors que la météo est menaçante tous les jours depuis que nous avons passé la frontière. Notre but secret et d’arriver en France sans prendre une goutte de pluie, mais ça n’est pas facile visiblement dans le coin… Le panorama sur les montagnes de la région nous remonte le moral et les champs en fleur donne un peu de gaieté à la difficulté. C’est pas que nous en ayons marre des cols à 2000 m, mais bon depuis le Tadjikistan nous n’avons pas eu de longue pause et la fatigue se fait sentir avec le cumul des jours. La motivation s’en trouve affectée, forcément.

Extrait du journal de Morgan, 17.06.13 : « Aujourd’hui nous nous sommes arrêtés plus tôt que prévu quand Siphay était en train de rendre son repas de midi dans le caniveau. Nous l’avons laissé se reposer sur un banc tandis qu’avec Brian on s’est fait quelques brochettes et une salade de tomates. Et là, après sa dernière bouchée, Brian me dit qu’il ne se sent pas bien à son tour… Je me retrouve seul à table tandis qu’un gars vient s’asseoir en face de moi. Il m’offre un énorme verre de ce qui restera la boisson la plus écœurante que j’ai pu boire dans ce voyage : du vinaigre blanc alcoolisé je dirais… Par politesse, mais aussi pour vite rejoindre les copains qui m’attendent, j’ai terminé le verre le plus rapidement possible… Il m’a fallu dix bonnes minutes…
Il fait encore jour et nous installons le camp dans un champ. Brian prend le relai et rend à la terre ses brochettes. J’ai mal pour lui, je lui tourne le dos. Siphay lui est déjà couché dans la tente. J’attend qu’il fasse nuit pour aller me coucher, assis sur un tronc d’arbre je lis, je pense et j’écris. Nos corps sont fatigués et nous avons besoin de repos. Si nous continuons ainsi nous allons arriver en France dans une charrette ! Puis je me projette dans le futur et imagine déjà un plongeon dans la mer noire en récompense de ces journées difficiles. Je me surprends à sourire, seul sur mon arbre. » 

La mer Noire

Notre désir de compléter le trajet d’entre-deux-mers va s’avérer être notre ultime motivation pour les derniers jours dans le Caucase. Avoir choisi de passer par les routes du sud du pays nous emmène dans des chemins caillouteux très difficiles. Nous observons des villages à la population curieuse où la méfiance des gens et la dégradation avancée de leurs maisons nous font penser à un pays tout juste sorti de la guerre. Compléter notre objectif de 100 km / jour reste un défi dans ces conditions, surtout quand la pluie s’en mêle et, pestant, nous poussons sur les pédales, n’avons d’autre choix qu’avancer mouillés. Dans 3 jours c’est le 21 juin et on se les gèle à simplement 1000 m d’altitude tandis que la neige habille les sommets qui nous entourent. Le soleil disparaît derrière ces grands dieux aux fourrures de sapin et nous partons dans la tente après un bain dans la rivière froide. Une toilette digne de ce que nous avons connu en Alaska… Heureusement qu’il y a le saucisson !

Ça sent le sapin !

Ça sent le sapin !

Alléluia ! Le lendemain nous apercevons un soleil radieux ! Le temps est clair et ça sent le sapin. Bon il fait toujours froid mais on dirait que l’été fait son entrée en ce 21 juin. Nous paraissons être seuls sur cette route, au milieu des fleurs sauvages. L’atmosphère est paisible, la montagne est somptueuse. Mais la réalité nous rattrape et la jolie route bitumée se transforme en piste démontée, raide et difficile. L’ascension vers le sommet à 2000 m est fraîche mais nous suons de grosses gouttes. Une fois en haut, après quelques heures d’effort, c’est la délivrance : il ne nous reste plus qu’à faire la descente vers Batumi sur la côte de la mer Noire. 130 km pour atteindre celle qui nous fait rêver depuis plusieurs jours déjà. Nous voulons voir un horizon où le ciel se confond avec la mer.

Un groupe de touristes russes en 4 x 4 s’arrête et nous discutons 2 minutes. Ils ont mis un demie journée pour venir ici depuis Batumi et nous donnent 3 jours pour y arriver à vélo. Nous leur répondons déterminés « Nous y serons ce soir ! » et ils rigolent. Mais en descente, nous sommes plus rapides que les véhicules motorisés. Parfois nous débranchons le cerveau et roulons franchement vite sur la terre, la boue et les cailloux… Sans ce satané vent de face, nous aurions plié ces pauvres kilomètres fissa, mais la descente s’avère être elle aussi très pénible. Pour se redonner de l’énergie (enfin ça c’est le prétexte), nous nous offrons un katchapuri, une spécialité géorgienne qui est un genre de tarte au fromage. Rien de plus lourd pour la descente face au vent ! Nous sommes motivés par l’envie d’arriver au bout, de voir la mer comme une délivrance.

Le katachapuri géorgien

Le katachapuri géorgien

9h de vélo dans la journée et de (trop) nombreuses montées dans la descente (pourquoi les routes sont-elles parfois construites ainsi alors que la vallée descend ?), nous posons nos vélos sur les galets de la plage de Gonio et plongeons dans la mer Noire, euphoriques. C’est dans ces moments où notre complicité, après déjà des décennies d’amitié et 3 ans de vie en promiscuité, n’a pas besoin de mots pour nos féliciter les uns les autres d’avoir parcouru les 150 km et les 1500 m de dénivelé positif qui menaient à notre Saint Graal. Nous regardons la Turquie à l’ouest, notre nouveau terrain de jeu pour les prochaines centaines de kilomètres. Il est l’heure pour nous d’aller nous reposer un peu…