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A ces latitudes les changements climatiques sont aussi rapides qu’en haute montagne ; quelques heures après une courte accalmie le mauvais temps revient amenant avec lui vent et mer agitée. Dès lors, nous devons être vigilants et avoir en permanence une main accrochée au bateau pour ne pas passer par-dessus bord ; « une main pour le bateau et une main pour le marin »

Des néophytes dans les mers du Sud…

Extrait du carnet de bord de Bertrand :

Pour rejoindre l’Antarctique depuis Ushuaïa, nous devons traverser l’une des mers les plus agitée et les plus ventée de la planète. Siphay et moi n’avons jamais navigué, le choc va être brutal !

A l’approche du Cap Horn, tout s’accélère, le vent d’Ouest souffle si fort dans la voilure que le bateau gîte (se couche sur son flan) avec un angle impressionnant. La quille (un contrepoids de plusieurs centaines de kilos fixé sous le bateau) tend à le redresser, puis il gîte de nouveau, et ainsi de suite durant toute la traversée…. J’ai le sentiment que nous allons nous retourner, les hublots (fenêtres) sont fréquemment submergés !

Les effets du roulis se font ressentir sur une partie de l’équipage, les premiers signes du mal de mer sont visibles après seulement quelques minutes de navigation dans de telles conditions ; vomissements, perte totale d’appétit et d’énergie, nausées…

La vie est rythmée par les « quarts », sorte de tournus entre les membres à bord. Le but du jeu est qu’il y ait en permanence au moins une personne sur le pont (partie extérieure) du bateau. La personne « de garde » est responsable du bateau ; il faut tenir le cap, adapter la voilure au vent, éviter les éventuels obstacles flottants tels que les icebergs ou encore les hauts fonds à l’approche du Sud … 24h/24.

La plupart du temps nous effectuons cette tâche à deux, un ancien et un jeune. J’apprécie beaucoup ces instants d’échanges privilégiés, nous discutons, nous rions, nous combattons les températures proches de zéro et l’humidité à grands coups de café ! Parfois la vague est trop forte et passe par-dessus le bateau inondant le cockpit (partie extérieure à l’arrière du bateau où nous sommes installés et relativement bien abrités)… « aie, bobo ! » on est trempé, changement de joueurs 😉


Dès que quelqu’un se propose pour faire un quart, je lui laisse volontiers ma place et pars me mettre « au chaud » à l’intérieur, il fait 6 degrés et l’humidité est omniprésente, tout est relatif. Chaque mouvement coûte beaucoup ; se déplacer sans se cogner, ouvrir un placard sans prendre l’intégralité de son contenu sur la tête…un bateau qui gite, tout un univers !

Par chance je ne ressens pas trop le mal de mer et peux donc me nourrir et m’hydrater régulièrement. C’est un effort, mais je sais que c’est indispensable pour garder de l’énergie. Une fois cette « opération » terminée, je file dans mon duvet « grand froid » acheté pour l’occasion. Mais là, manque de chance, le bateau gîte à bâbord et mon lit situé à 60cm au dessus du sol ne comporte pas de cloison à gauche. Je tente tout de même de me coucher et passe proche de la correctionnelle, je me retiens de justesse et évite d’être projeté sur le sol…j’imite alors notre capitaine en me couchant sur le sol, calé entre le mur et le bas de mon lit, un des dossiers du canapé sera mon matelas de fortune.

Après quelques heures de repos bien au chaud, je dois me faire violence pour prendre un quart. Pas facile de sortir de son duvet, d’enfiler ses vêtements froids…j’ai oublié de suivre les conseils de Claude « mettez vos vêtements en boule au fond de votre duvet, comme ca le matin vous enfilez des habits chauds », on ne m’y prendra plus !

Je pars en direction de la cuisine et là, j’entends un bruit sourd et me fais projeter contre la cuisinière, je me retiens de justesse avec mon pied et m’ouvre le talon…rien de très grave en soit, mais il faut encore lutter pour trouver la trousse à pharmacie, désinfecter et mettre un pansement (oui oui, même en Antarctique on suit scrupuleusement les conseils de notre médecin adoré ;)). Daniel me dit « on s’est fait coucher », le bateau s’est donc mis sur le flanc, la bôme (partie inférieure de la grand voile) a frappé l’eau et le palan de retenue a cassé… la quille a joué son rôle et a redressé le bateau, les anciens du « Kim » se chargent de réparer les dégâts.

Après une centaine d’heures de navigation, le ciel se dégage et nous laisse entrevoir une partie de la péninsule Antarctique. Bientôt elle s’étale sur tout l’horizon, des montagnes enneigées à perte de vue, des icebergs plus blancs que blanc, des phoques et des manchots en abondance…J’ai l’impression de naviguer en haute montage, les animaux en plus. Les petites galères de la traversée sont vite oubliées, place à un mois de magie 😉

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