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Le pouvoir des rêves (3/3)

Voici la 3ème et dernière partie du témoignage de Jean-Hugues. La partie 1 est disponible ici et la deuxième partie est disponible ici.

1er janvier 2016. Cette année démarre une nouvelle fois en Bulgarie. Je suis arrivé le 30 décembre avec mon sac à dos pour faire une surprise à mes petits amis bulgares Borko et Anny. Cela fait plus d’un an et demi que j’ai quitté le centre dans lequel j’étais volontaire pendant un an. C’est durant cette année-là que les avais rencontré. On a passé la nuit à danser dehors sur la grand place de Varna par -10 degrés. Je suis heureux de voir qu’ils grandissent bien et me considèrent toujours comme un grand frère.

Après avoir passé trois semaines avec eux, l’envie me prend d’aller voyager dans le pays. En Bulgarie, j’avais entendu parlé d’un bâtiment soviétique abandonné dans les montagnes, je n’avais jamais eu le cran d’aller m’y rendre. Aujourd’hui, j’ai emmagasiné suffisamment d’expériences pour me décider à y aller en auto-stop. Samuel, un voyageur espagnol que je viens de rencontrer, veut se joindre à moi.

Nous finissons par trouver le monument, perché sur une montagne. Le vent souffle très fort et les -30°C nous poussent à nous faufiler dedans pour nous abriter. Nous passerons plusieurs heures dans le noir complet afin d’explorer ses entrailles, avant de trouver un accès donnant au sommet de la tour. En grimpant là-haut, c’est comme si nous avions fait une brèche à travers les nuages. La lumière rouge du soleil rend ce moment presque irréel. Le lendemain, nous y sommes retourné à nouveau avec un temps plus clément. Mais c’est surtout que notre exploration a été filmée par le drone d’un inconnu et nous nous retrouvons, un peu plus tard, dans les journaux et à la télé bulgares. L’endroit a été abandonné lors de la chute communisme et, en allant mettre les pieds dans ce vestige soviétique, on a réveillé une polémique dans le pays. (Ci-après la coupure de presse dans un journal belge).

De retour en Belgique, je pense déjà à retourner dans les Balkans. C’est décidé, la prochaine fois, ce sera à vélo ! Je veux explorer plus profondément cette région et je suis certain que le vélo est un outil idéal pour ça. Alors que je me prépare, je reçois un message. C’est le centre culturel de Bastogne. Ils veulent m’inviter à partager mon expérience sur scène : « Est-ce que tu pourrais nous faire un film sur ton voyage à vélo pour janvier 2017 ? » À ce moment-là, je rêve de partager mes récits sur la scène de ma ville mais cette opportunité est pour moi un engagement impressionnant. Certes, je me suis formé un peu au cadrage et à la réalisation mais est-ce que je suis vraiment compétent pour faire rêver une salle entière ?

Juillet 2016, me voilà sur mon vélo. C’est le début, j’ai du mal à sortir ma nouvelle caméra pour filmer les rencontres, j’ai la sensation de briser l’instant, j’ai peur de déranger… et puis, le temps aidant, cela devient de plus en plus naturel. Je n’ai rien prévu, il n’y a pas vraiment de question pertinente derrière mon voyage qui peut justifier un documentaire. Au départ, je voulais juste refléter ma progression dans l’inconnu. Avec le temps, je commence à prendre conscience du trésor d’apprentissages et d’émotions que je peux véhiculer à travers mon témoignage où fraternité, ouverture d’esprit et réalisation de ses rêves pourraient être à l’honneur.

Fin octobre 2016, en rentrant après 4500 km dans les Balkans, je découvre avec un mélange d’angoisse et de fierté les annonces pour la projection de mon futur film. Peut-être qu’ils s’attendent à un montage de clips vidéos… Mais le voyage m’a tellement inspiré avec ses rencontres et ses découvertes que je veux réaliser un vrai film. Je rêve peut-être trop grand : 2 mois pour monter un film de qualité, c’est bien trop court. Les semaines devant l’écran s’accumulent. Moralement et physiquement, passer d’une vie sur la route à une vie devant un bureau est difficile à supporter. Pendant 2 mois, je refuse les sorties entre amis, je saute les repas, dors peu. Je ne vis que pour mon film. Je découvre le piège de ce travail créatif et artistique : on peut perfectionner un film à l’infini. La pression monte, je dois assurer car toutes les places sont SOLD OUT alors que le film n’est pas terminé.

N’ayant que quelques maigres économies, j’ai tout fait par moi-même. Pour la composition musicale, j’ai contacté des artistes autour du monde qui ont soutenu mon projet et j’ai utilisé des musiques libres de droits. Pour la voix off, je l’ai enregistrée avec un peu d’imagination dans un grand placard isolé avec des boîtes à œufs ! Seul dans ma bulle, sans aucune influence extérieure, le récit que je m’apprête à partager est sincère et spontané.

Cette toute première version, je l’ai terminée la nuit précédent la projection attendue. Le jour J, la salle est pleine tandis que mon coeur bat la chamade. Dans la salle, je suis impressionné de voir que j’ai réussi à regrouper en plus de la famille, des personnes que j’ai rencontré à différentes périodes de ma vie. Le film démarre. Pendant 1h15, l’émotion est omniprésente dans la salle. Moi, je stresse !

Les gens applaudissent ! Je n’en reviens pas. Durant mon premier échange avec le public, un homme lève la main pour me poser une question sur scène : « est-ce que tu réalises vraiment ce que tu as fait ?« . Les mots me manquent. Je n’arrive pas à lui répondre…  Ma famille est sous l’émotion, ils me disent mieux comprendre le sens de mes voyages. Tout le monde m’invite à le projeter dans d’autres salles, et je reçois plusieurs invitations. Le soucis, c’est que je ne sais pas trop quoi faire ! J’ai prévu un voyage en tandem avec Hannah. On s’est donné rendez-vous à Marrakech dans 2 semaines pour pédaler ensemble dans l’Atlas et le Sahara. Je ne veux pas renoncer à ce départ, je décide de m’accorder plusieurs mois pour réfléchir à cette question :

Est ce que je dois porter plus loin ce récit ?

9 mois plus tard, en septembre 2017, Hannah et moi sommes arrivés à Istanbul. On termine ici notre projet “Moving In Tandem (https://vimeo.com/239105801)”. Ensemble, on se demande si je dois m’engager ou pas dans la production de ce film. Soit je préserve ma vie nomade, soit j’échange ma liberté sur la route pour une activité plus sédentaire, devant un ordinateur, à échanger des emails et des coups de téléphone etc… Certes, en faire un vrai métier est tout aussi passionnant mais ce choix est conséquent. Il est fort dommage de ne pas partager ce récit, je réalise que je n’ai jamais été aussi déterminé dans ma vie pour réaliser quelque chose avec mes tripes et un maximum de minutie. Une partie de moi veut peaufiner, densifier et améliorer ce film pour continuer d’inspirer les jeunes et les moins jeunes.

Depuis la Turquie, j’écris un e-mail au collectif Solidream pour avoir leur avis sur mon film. Un grand sourire me vient au visage en lisant leur réponse: “Ton histoire est touchante, ton récit sincère, ta démarche d’une belle humilité et ton talent certain. Mais il y a encore un peu de travail si tu veux améliorer ton film. Si tu veux, on peut essayer de t’aider. On peut te faire une place dans nos bureaux.“ C’est génial ! Malgré mon enthousiasme à travailler avec eux, je reste tourmenté. Il ne faut pas se mentir, la réalisation et la production d’un film documentaire c’est l’engagement de deux années de travail au minimum.

Mars 2018, j’ai passé 4 mois avec Solidream. Si je compte mes heures devant l’écran, il m’aura fallu au moins 9 mois de boulot au total. Il y a encore du travail pour la version 52 minutes du film et la traduction des deux en anglais. Je ne regrette pas mon choix de m’être impliqué totalement dans ce projet. C’est aussi une aventure. Ce fut l’opportunité pour moi de croiser mes idées avec eux et d’apprendre énormément. Le récit de mon film n’a pas changé, mais ils m’ont aidé à réaliser les choses avec plus de finesse. Nous avons réussi à gagner en qualité et toute la bande son du film est passée dans les mains d’un ami ingénieur du son. Quelle différence !

Maintenant, j’espère pouvoir accumuler suffisamment de pré-commandes pour financer l’impression des DVD et ainsi continuer l’aventure. Déjà de nombreuses conférences et projections sont programmées à travers la francophonie. Il ne manque plus que les DVD pour que ceux que je rencontre puissent repartir chez eux avec un souvenir concret de notre échange et, je l’espère, inspirer de nouvelles personnes à transformer leurs rêves en réalité. Le weekend dernier, j’ai projeté mon film dans un festival à Bruxelles. Une personne est venue me remercier, elle m’a exprimé son désir à vouloir elle aussi vivre ses rêves. Je suis certain qu’elle va le faire, car j’ai vu cette étincelle d’inspiration dans ses yeux. J’espère collecter d’autres étincelles comme celle-ci en chemin, j’y trouve une richesse immense qui nourrit mon propre bonheur.

 


Voici la bande annonce de son film et le lien vers son DVD ici

 

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