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Le voyage créatif : le rêve

Le voyage créatif ou la créativité du voyage – Partie 1: le rêve

Cet article a été rédigé par Isabelle Gilbert, formatrice en créativité. Elle développe actuellement une méthodologie autour des récits d’itinérance, réels ou imaginaires, appelée le Processus de quête. Dans ses carnets, elle esquisse des liens entre la créativité, les découvertes artistiques et les explorateurs en tous genres. Un peu par curiosité. Un peu par nécessité. Surtout par passion pour les parcours de « ces Don Quichotte qui relient leurs rêves à la réalité.»
Elle porte un regard novateur sur le voyage en le considérant comme un processus créatif. Elle illustre cette analyse sur le cas du tour du monde à vélo Solidream. Son site : http://www.sfumato.fr/

Introduction

On associe d’emblée la créativité aux artistes, à la capacité d’être original. Ce n’est pourtant qu’une seule de ses facettes. Car le pari de la créativité, c’est la conduite de changement. C’est rendre possible l’impossible.

Dans ses fondements, ce processus créatif est binaire. C’est un voyage à 2 temps : la Divergence et la Convergence. Diverger, c’est partir dans l’imaginaire, oser rêver. Converger, c’est implémenter sa vision dans le réel (choisir, préparer, planifier). C’est pourquoi on emploie le terme « voyage créatif ». C’est le « Fais de ta vie un rêve et de ton rêve, une réalité » de Saint-Exupéry repris pour emblème par Solidream.

A l’origine du projet Solidream, il y a déjà l’ambition de vivre une aventure de créativité dans ces 3 mots, Rêve – Défis – Partage.

Partie 1 : Le rêve – Oser une vision originale et ambitieuse

« La dimension onirique de la créativité est d’une importance capitale. Savoir s’extraire du quotidien, de la réalité et ses contraintes de toutes sortes est nécessaire pour pouvoir imaginer ce qui n’existe pas. Le recours au rêve, à la visualisation, à l’imaginaire dénué de tout lien avec la réalité, dans un état d’esprit de total lâcher-prise nécessite un entraînement particulier, tant pour arriver à s’abandonner que pour réussir à oser exprimer l’inexprimable socialement parlant, et pour arriver par la suite à redescendre dans la réalité pour transposer, croiser, combiner. C’est accepter la part de mécanismes non contrôlés par la conscience dans l’inspiration créatrice. Or, l’aptitude à fantasmer a fait place, au moment du passage de l’enfance à l’âge adulte, à un ancrage excessif dans la réalité, créant une étanchéité entre conscient et inconscient, véritable carcan à la liberté de notre imagination et une perte de notre pouvoir de pensée latérale”. » Isabelle Jacob, Les clés du fonctionnement créatif

Le 29 août 2010 débute un voyage de trois ans sur tous les continents. Morgan et Siphay sont accompagnés de Bertrand qui laissera sa place à Brian au Chili. Etienne rejoindra l'équipe pour un an, des Etats-Unis au Laos

Le 29 août 2010 débute un voyage de trois ans sur tous les continents. Morgan et Siphay sont accompagnés de Bertrand qui laissera sa place à Brian au Chili. Etienne rejoindra l’équipe pour un an, des Etats-Unis au Laos

Dans le domaine de mon curieux métier de formatrice en créativité, nous employons l’expression « faire un voyage créatif » comme une ritournelle. En France, les écrits sur la créativité sont forgés dans le champ lexical du voyage et de la géographie. Peu à peu le terme « voyage créatif » s’est imposé comme métaphore du processus créatif.

« le territoire de la créativité est immensément étendu, avec des frontières communes aux terres de l’imaginaire, irrigué par les sources des mythes et des archétypes, parcouru par les brumes de l’inconscient individuel et collectif, et ailleurs un paysage d’allées rectilignes où des managers s’agitent pour déposer des brevets d’invention. Au passage, le territoire est traversé par le fleuve de la création artistique aux innombrables affluents qui fascine les populations ébahies. » Guy Aznar, Synergies Europe n° 4 – 2009

Si bien que j’en suis venue à me demander si l’inverse était vrai. Si le processus créatif est un voyage, quand peut-on considérer qu’un voyage est créatif ?

Juin 2013. Je rejoins mon compagnon durant son tour du monde à vélo couché. Sur les routes de Turquie, nous croisons 3 voyageurs à vélo. Joyeux et matinaux, Solidream rentre en France après 3 ans autour du monde. 54000 km à vélo sur les 7 continents et quelques défis plus tard, ils parlent de leur amitié, des personnes qui les ont soutenus, de la fête qui se prépare à Port-Camargue.

L’épopée singulière de Solidream fait écho au processus créatif à tel point que je me demande si ce n’est pas lorsqu’elle est vécue au sens premier que l’expression « voyage créatif » prend tout son sens.

Revenir en Europe après plusieurs années de découverte du monde offre un nouveau regard sur sa propre société mais réserve aussi des surprises : retrouver sa culture peut être un choc

Revenir en Europe après plusieurs années de découverte du monde offre un nouveau regard sur sa propre société mais réserve aussi des surprises : retrouver sa culture peut être un choc

« L’innocence de l’enfance offre une vue sur le monde sans préjugés et permet de voir les choses telles qu’elles sont réellement. » Morgan, Solidream p11

La pensée onirique : le rêve des enfants

Dans le témoignage des voyageurs au long cours, chaque jour plus nombreux à sillonner la planète, il s’agit souvent de « réaliser un rêve d’enfant ». Le « rêve d’enfant » est longtemps porté, parfois en secret, parfois cabossé. Il se peut qu’il ait dû s’accrocher de toutes ses forces pour rester à nos côtés, dans l’espoir de se voir concrétisé un jour. Porter un rêve d’enfance est une grande responsabilité.

La recherche d’enthousiasme jalonne les chroniques du site Solidream depuis 2010. Ils cultivent l’optimisme, l’humour et l’autodérision comme discipline quotidienne. En les rencontrant, on les découvre simples et espiègles, comme le sont les enfants qui se lancent les yeux brillants, des « Alors cap ou pas cap ? ».

Héritage et imprégnation

Le voyage de Morgan autour du monde et l’héritage multiculturel de Siphay

« À l’origine, il y a un enfant qui, pendant 7 ans, parcourut le monde à la voile avec ses parents. Un enfant qui non seulement découvrit l’Afrique, l’Amérique et les îles tropicales mais, surtout, écouta son père Claude Monchaud, raconter ses aventures à bord de Kim, le voilier sur lequel il avait circumnavigué et hiverné dans le Grand Sud avec trois coéquipiers. De retour en France, Morgan, alors âgé de 8 ans, ne cessait de répéter qu’il repartirait faire le tour du monde. » Éditions Transboréal (par la plume d’Émeric Fisset), Solidream, p3

La première phase du processus créatif se nomme « l’Imprégnation ». Il s’agit du contexte préalable à la formulation d’un désir. L’Imprégnation du projet Solidream est dense. Elle est constituée des récits d’aventure lus et relus par l’équipe, de Jack London à Rudyard Kipling. Jusqu’ici, l’histoire peut nous être familière. Sauf que les racines, ici, sont plus profondes.

Devenu adulte, fidèle à sa promesse d’enfant, Morgan envisage de réaliser son propre tour du monde à vélo et crée Solidream. Siphay décide très vite de partir avec lui. D’origine chilienne et laotienne, Siphay est également « imprégné » d’un héritage singulier.

« En France, j’ai été élevé au sein de ma famille laotienne. Du coup, avant même de tremper ne serait-ce qu’un orteil dans le Mékong il y a une douzaine d’années de cela, je baignais déjà dans les histoires contées par mon grand-père qui gravitaient toujours autour de ce fleuve mythique. » Siphay, Solidream, p 177

L’Appel de l’Aventure

Les hésitations de Brian, la frustration d’Etienne, les engagements de Bertrand

Death Valley, Californie, USA

Une mauvaise piste de cailloutis permet de s’extraire du fossé d’effondrement de l’Eureka Valley, devant les sommets de Last Chance Range, et d’atteindre le col de Waucoba, à 2 316 m d’altitude.

Les membres Solidream ne rêvent pas tous d’explorer le monde depuis l’enfance et Brian met longtemps à prendre la décision de partir pour 2 ans et demi.

« Étant d’une famille qui n’a pas ce genre de désir comme choix de vie a priori, passer le cap de m’engager à fond n’a pas été facile. Clairement, pour moi, c’est l’appel des copains qui m’a poussé à enfin faire le premier pas. » Brian, Solidream

Les histoires d’Étienne et de Bertrand dans l’épopée sont plus en pointillées. Après un an, Étienne rejoint l’équipe 2 fois, aux États-Unis puis en Océanie.

« Par manque de cran, par peur d’un je-ne-sais-quoi, voilà un an que les remords me rongent et que les regrets m’envahissent. Cela m’aura toutefois appris une chose : me voilà désormais sûr de mon envie et mon choix de rejoindre mes amis pour cette expérience. » Etienne, Etienne rejoint l’équipe aux USA

En créativité, l’Appel de l’aventure correspond à la Formulation du défi. Cet élan initie le changement. Il est très lié à nos motivations intrinsèques en ce sens que, pour se mettre en chemin, il nous faut souvent une bonne raison. Ce défi peut être un problème à résoudre, une commande ou un désir personnel. Parfois, le désir est fort mais nos résistances le sont plus encore. Le temps et la frustration de voir un projet se réaliser sans nous peuvent suffirent à nous donner l’élan. Un an après le départ de ses amis, Étienne démissionne et prend l’avion. Son entrée dans l’aventure est différée mais rendue possible par la flexibilité du groupe. Chez Bertrand, l’Appel est différent. Il rejoint l’Antartique avec Morgan et Siphay depuis la France.

« J’ai mûrement réfléchi avant de prendre part au projet il y a 2 ans et je pense que ce choix reste le meilleur compromis pour moi. Je n’ai pas envie de m’éloigner trop longtemps de la vie normale. Ces 6 ou 7 mois resteront une belle parenthèse, riche en souvenirs et expériences qui ont changé ma manière d’aborder les choses. Rester plus longtemps serait un choix de vie qui ne correspond pas à mes attentes du futur. » Bertrand, Retour à la réalité après 8 mois

Si partir sur les routes pour 3 ans est un choix courageux, le courage réside parfois dans le fait de rester fidèle à ses propres engagements face à la force centrifuge d’un tel projet.

Même si ce n’est pas reconnu comme une condition créative en particulier, je pense que le fait que le rêve prenne racine dans les champs de connaissance des rêveurs eux-mêmes est déterminant. Si le projet Solidream est un défi sportif, c’est aussi parce que depuis longtemps les 5 amis pratiquent le sport et partent ensemble en voyages à vélo, en kayak, en France et à l’étranger. Leurs aventures d’alors paraissent comme les étapes préparatoires de leur tour du monde à venir. Le rêve Solidream se compose de quêtes individuelles, les unes interagissant avec les autres, les nécessités personnelles de chacun intensifiant la vision collective.

Une vision est forte lorsqu’elle émane de nous, de l’alliance de nos nécessités et de nos champs de compétences, des ressources à notre disposition, aussi modestes soient elles.

Le rôle du Mentor

Bénéficier de l’aspiration des prédécesseurs : les aventuriers du Kim

Solidream bénéficie de l’expérience de leurs grand-père, père, oncle, eux-mêmes inspirés puis soutenus par de grands aventuriers tels que Bernard Moitessier et Paul-Émile Victor.

Car des années avant d’embarquer sa famille pour un tour du monde en voilier, Claude Monchaud et 3 de ses amis effectuent le premier tour du monde de la famille Monchaud à bord du voilier Kim. L’équipée reste un an en hivernage. 30 ans plus tard, Solidream rejoint l’Antarctique à la voile, accompagnés du père et de l’oncle de cœur de Morgan à bord de leur bateau Ocean Respect.

Lorsque Solidream rentre en France, le 29 août 2013, Guy Lapomarède, le « père spirituel » des aventuriers du Kim, fait un discours intitulé « À tout héritier, il faut un héritage. »

« Vous êtes partis sur cette longue route il y a trois ans à la recherche de vos limites extrêmes, pour tenter d’atteindre l’inaccessible étoile que chantait Brel. Ces hommes exceptionnels vous y ont précédés. Un jour, ils sont partis tracer leur propre voie. Ils ont laissé leurs empreintes sur des pistes improbables, ils ont suivi d’étranges transhumances vers des dieux de pierre inconnus, vers des royaumes de glace ou le ciel et la mer s’épousent dans des noces furieuses et sublimes. Mais d’autres étaient partis avant eux, et d’autres encore avant, et encore avant. » Guy de Lapomarède, A tout héritier, il faut un héritage

L’importance du Mentor dans la découverte et l’épanouissement d’une vocation vient d’être réintroduite par Sir Ken Robinson, spécialiste de la pédagogie créative, dans son livre L’Élément (Editions Playbac). Selon lui, le Mentor remplit 4 rôles principaux: il identifie les aptitudes de son protégé, l’encourage, il lui facilite la tâche et le pousse à optimiser son talent.

Je ne sais pas si la réussite d’un rêve est proportionnelle au soutien dont il bénéficie. Toujours est-il que l’aide d’un ou plusieurs Mentors, qu’il s’agisse d’un père, d’un professeur, d’une compagne ou même d’un auteur, semble donner des ailes aux rêves les plus fous.

A Paradise Bay, en péninsule Antarctique, Ocean respect est escorté par un banc de manchots papous. L'accueil que réserve la faune au voyageur contraste avec les tempêtes qui sévissent dans la zone

Paradise Bay, péninsule Antarctique

Rêver sa liberté

Rendre l’étrange familier et le familier étrange

Bien sûr, nous n’avons pas tous eu l’opportunité d’explorer la terre durant les 7 premières années de notre vie. Nous n’avons pas forcément des proches ou des amis d’enfance qui ont ce genre d’expérience. Certains d’entre nous n’ont même jamais eu d’amis d’enfance. C’est pourquoi parfois le projet Solidream me parait frustrant. Ou fascinant. Dans les deux cas, très loin de mes possibilités. Si le rêve inspire, personnellement la fascination me paralyse.

Sans jamais minimiser leur projet, Solidream parvient à rendre le rêve accessible. Et quand je parle de rêve, je ne parle pas de partir faire le tour du monde à vélo, ni même de partir. Par contre il s’agit bien de « se mettre en mouvement ». Le rêve Solidream, c’est celui d’être acteur de sa liberté jour après jour.

J’ai souvent l’impression que le mot « liberté » signifie « briser les contraintes quotidiennes de ma société et de mon héritage culturel » dans les récits d’aujourd’hui. Je comprends cette nécessité et même, je la revendique. Comme en créativité, le concassage des codes établis est un passage obligé pour qui veut retrouver du sens. Pourtant, pour ceux qui rentrent après une longue absence, l’intégration du voyage dans le quotidien est un véritable challenge. Car chez Solidream, il est question de partir. Et de revenir. Vivants. Plus vivants. De trouver un terrain d’entente entre l’Aventure extraordinaire et le Quotidien ordinaire. Entre le rêve et la réalité. La divergence et la convergence.

La suite de cette analyse la semaine prochaine avec la partie 2 : les défis