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Le voyage créatif : les défis

Le voyage créatif ou la créativité du voyage – Partie 2 : les défis

Cet article est le deuxième d’une série de trois articles (voir la première partie) rédigés par Isabelle Gilbert, formatrice en créativité. Elle développe actuellement une méthodologie autour des récits d’itinérance, réels ou imaginaires, appelée le Processus de quête. Dans ses carnets, elle esquisse des liens entre la créativité, les découvertes artistiques et les explorateurs en tous genres. Un peu par curiosité. Un peu par nécessité. Surtout par passion pour les parcours de « ces Don Quichotte qui relient leurs rêves à la réalité.»
Elle porte un regard novateur sur le voyage en le considérant comme un processus créatif. Elle illustre cette analyse sur le cas du tour du monde à vélo Solidream. Son site : http://www.sfumato.fr/

Partie 2 : Explorer la nouveauté et relever des défis

« C’est certain : l’esprit d’aventure et la découverte de l’altérité étendent le sentiment de liberté et ouvrent le champ des possibles, même une fois rentré chez soi. », Solidreamp215

L’une des premières expressions de la créativité est la faculté d’étonnement et l’enthousiasme de l’enfant face à la nouveauté.

« L’acte de la découverte a un aspect disruptif et un aspect constructif. Il faut qu’il brise les structures de l’organisation mentale afin d’agencer une synthèse nouvelle. » Le cri d’Archimède, Arthur Koestler

Je vois dans le terme « défi » à la fois  un « problème » à résoudre ou un « projet » à réaliser. Mais la résolution d’un problème n’est pas un but en soi. Ce qui m’intéresse, c’est la suite. Comment il va se transformer en Défi et, plus intéressant encore, comment ce Défi peut présenter une Opportunité en donnant au rêve d’origine une tournure inattendue tout en restant pertinente.

A la recherche d'un raccourci, le groupe se retrouve prisonnier de sentiers au cœur de la jungle cambodgienne

A la recherche d’un raccourci, le groupe se retrouve prisonnier de sentiers au cœur de la jungle cambodgienne

Sortir de sa zone de confort

Se fixer des règles du jeu et rester flexibles

Voyager avec 8€ par jour et par personne sans GPS ni téléphone, sans payer ni demander d’hébergement pour rester disponibles aux rencontres sans imposer sa présence, prendre une douche chaque soir peu importe la température de l’eau, s’arrêter dès que quelqu’un de l’équipe souhaite prendre une photo, si Solidream se fixe les règles du jeu dès le départ, c’est probablement parce qu’ils ont compris que la nécessité est mère de la créativité.

« Il n’y a aucune des règles qu’on s’est posées dans un état d’esprit « on ne va jamais l’enfreindre ». D’ailleurs on a tout enfreint. On n’est pas restés campés sur nos positions. Il y a plein de choses comme ça, parfois on a fait du stop on n’a pas fait que du vélo. On n’était pas bornés. » Morgan dans Allo la planète, le Mouv’ Janvier 2014

Les règles de l’épopée Solidream ne sont pas choisies au hasard. Partir à vélo est un moyen  écologique et économique ; il permet à l’équipe d’allier rapidité de déplacement et temps de partage avec les personnes qu’ils rencontrent dans chaque pays. Bivouaquer offre une plus grande immersion dans l’aventure. Vivre dehors est l’occasion de développer l’expérience sensorielle et, avec elle, une compréhension intime de l’environnement. Ses choix s’inscrivent dans la mouvance de nombreux voyageurs qui décident de laisser derrière eux le confort matériel promu par une société dont ils ne reconnaissent plus les valeurs et dans laquelle, au nom de notre « sécurité », se dressent partout des caméras de surveillance, des radars, des plans Vigipirate.

« Nous avons aussi appris que la plus grande mutilation que l’on puisse faire à l’homme, c’est de le priver de toute insécurité. L’insécurité nous a forcés à tirer de nous-mêmes des richesses que nous ne soupçonnions pas : imagination, créativité, résistance physique et psychique, victoire sur les privations de toutes sortes, les inconforts. » Du Sahara aux Cévennes : itinéraire d’un homme au service de la Terre-Mère, (p.231) Pierre Rabhi

En plus de ces nouvelles règles de vie et de leur exploit cycliste, Solidream se lance de grands défis, des épreuves à surmonter, histoire d’accentuer encore la tonalité épique de leur aventure.

Explorer par soi-même

La descente du Yukon River en radeau

« Les kilomètres défilent et les heures à rouler sous le soleil facilitent peut-être l’émergence de pensées ambitieuses dont Brian entame le ballet en proposant de descendre le Yukon en canoë. L’idée est séduisante mais il manque quelque chose à ma quête. Je souhaite vivre une expérience proche de celle des audacieux chercheurs d’or de la fin du XIXe siècle. […] Aussi, le potentiel d’une équipe solidaire et ambitieuse m’émerveille depuis l’adolescence. Je propose aux copains de descendre la rivière sur un radeau construit de nos mains : ils acceptent ! », Solidream, Morgan, p125

Faire l'expérience de l'été boréal et de ses jours ininterrompus au fil de l'eau, dans la région septentrionale du Yukon, justifie les efforts déployés pour concrétiser l'aventure

Faire l’expérience de l’été boréal et de ses jours ininterrompus au fil de l’eau, dans la région septentrionale du Yukon, justifie les efforts déployés pour concrétiser l’aventure

Emprunter les voies audacieuses des chercheurs d’or, c’est se glisser dans le sillon des pionniers. En entrant dans le grand wild canadien et, plus tard, sur les terres sauvages de l’Alaska, les aventuriers recherchent l’exaltation de celui qui, le premier, découvre un territoire inexploré. Vierge. Où l’on a la liberté d’explorer par soi-même et de tracer son propre itinéraire.

Les neurosciences démontrent aujourd’hui que plus le cerveau apprend à emprunter des voies nouvelles, plus il est capable de le faire. Il est possible d’ancrer soi-même les habitudes de pensée qui nous conviennent grâce à la répétition et à l’expérience vécue. Sur la route du monde, les 5 amis découvrent, goûtent, expérimentent.

« Nos 5 sens étaient fortement sollicités, par la diversité de l’aventure, par les changements de mode de vie, de paysages, de rencontres. L’émotion étant fortement présente et de manière très intense, je suppose que mon cerveau a mieux « imprimé » ces 6 mois que n’importe quelle autre période de ma vie… » Bertrand, Retour à la réalité…8 mois plus tard

Être préparé, déterminé et à l’écoute de soi

L’ascension du Mont Tom

Aux États-Unis, Solidream fait un nouvel arrêt, pour explorer les hauteurs cette fois. Pour leur première expérience d’alpinisme, après avoir minutieusement préparé leur ascension, ils partent à l’assaut du Mont Tom.

À 3 600 m, après plus de six heures d'ascension depuis le camp de base, l'équipe atteint un terrain abrupt où la marche laisse progressivement place à l'escalade périlleuse.

À 3 600 m, après plus de six heures d’ascension depuis le camp de base, l’équipe atteint un terrain abrupt où la marche laisse progressivement place à l’escalade périlleuse.

« A 4163 mètres d’altitude au sommet du mont Tom en Californie, nous apprécions le panorama, fiers de notre première en alpinisme. Une semaine auparavant, nous étions à 85,5 mètres sous le niveau de la mer dans la vallée de la Mort. Seul Étienne se fait secouer par cette transition brutale et manque à l’appel sur la dernière cime. », Solidream, p91

Malgré leurs antécédents sportifs et les milliers de km à vélo qui commencent à s’accumuler, ils décrivent leur expérience comme une véritable épreuve physique et mentale où le moindre faux pas aurait pu être fatal.

« si l’abnégation fait progresser, un appétit démesuré pour la réussite est dangereux […]. Nous saisissons combien la limite est ténue entre un acharnement faisant progressivement augmenter le risque et la sagesse de celui qui anticipe le retour et comprend, dans la plus extrême des fatigues, qu’atteindre le sommet est facultatif. Seule la redescente est obligatoire, et la clé de ce dilemme est l’écoute de soi. », Solidream, p91

Prendre des risques

Escapade illégale vers le Tibet

À Chengdu, Siphay, Brian et Morgan attendent leur visa. Il leur est interdit de sortir de la ville. Le Tibet est à portée de roues. Ils se lancent illégalement dans une boucle de 850km passant un col à 4000m d’altitude dans l’Himalaya. 6 jours plus tard ils sont de retour à Chengdu.

« Il est parfois trop facile de se laisser abattre par les règles, de déplorer la fatalité imposée par les lois. L’adrénaline recherchée dans l’aventure, ce n’est pas simplement gravir des montagnes, c’est aussi se réjouir d’avoir osé ne pas choisir une destinée fâcheuse, trépigner d’affronter une circonstance malheureuse. Se soumettre à l’ordre quand on le trouve stupide, c’est accepter d’être sa victime. Mais flirter avec l’illégalité, c’est la titiller pour mieux comprendre sa nature. La récompense est le bousculement des idées reçues, la mise en perspective d’un a priori. C’est en ça que les défis permettent de progresser et de donner chaque fois une direction nouvelle à son esprit. », Solidream, p204

Pourtant dans l'illégalité après avoir quitté la ville de Chengdu sans passeport, l'équipe remplace l'attente administrative par l'ascension d'un col à près de 4 000 m dans les contreforts de l'ancien Tibet dans le Sichuan, en Chine

Pourtant dans l’illégalité après avoir quitté la ville de Chengdu sans passeport, l’équipe remplace l’attente administrative par l’ascension d’un col à près de 4 000 m dans les contreforts de l’ancien Tibet dans le Sichuan, en Chine.

À quel moment la désobéissance est-elle une simple transgression infantile de l’autorité ou le refus d’un statuo quo que l’on estime injuste ? Jusqu’où avons-nous le droit de traverser les lignes frontalières qui nous sont imposées ? Remettre en question est un exercice de funambule qui requiert un certain sens de l’équilibre.

Lever les freins

La traversée de l’Outback australien 

« Notre tour du monde est une succession de défis faisant crépiter notre imagination qui parfois s’enflamme assez pour brûler nos corps dans l’action. Ce coup-ci, ça se passe sur l’Oodnadatta Track- la voie d’échange autrefois empruntée par les Aborigènes puis par The Old Ghan, l’ancienne voie ferrée nommée par allusion aux chameliers afghans envoyés en Australie au XIXe siècle pour explorer l’Outback. À l’entrée de la piste isolée, un policier tente de nous dissuader de l’emprunter : de nombreux touristes mal préparés aux conditions climatiques extrêmes y ont péri. », Solidream, p147

Ceux qui partent à l’aventure peuvent être enviés et encouragés par ceux qui restent. Mais quand l’ambition dépasse ce qui peut être envisagé par chacun, qu’elle devient « impossible », « folle » voire « irraisonnable », les mises en garde se multiplient. Des « gardiens du seuil » réels ou symboliques, extérieurs ou intérieurs, barrent la route pour éprouver la détermination de celui qui s’aventure hors des sentiers battus. Au cours d’un voyage, il arrive que seul l’aventurier soit en mesure d’évaluer s’il est « raisonnable » de continuer. Cela dépend du contexte, de sa lecture de la situation, de l’entraînement du groupe, de sa cohésion et de ses propres ressources.

« Les gens qui nous connaissent pas, ils nous prennent pour des tarés. En fait nous on n’est pas des tarés. On est des gens qui mesurons les risques, qui manageons les risques et qui partent en connaissance de cause dans des endroits reculés. On nous a dit pareil en Amazonie, on nous a dit pareil quand on a fait la descente du Yukon en radeau, on nous a dit de ne pas y aller. Mais si t’écoutes tous les gens qui te disent de pas y aller et ben le trip autour du monde, tu le fais pas. » Brian dans le Solidfilm N°26, Australie, du kitebike dans l’Outback.

Pendant 450 km, l'équipe évolue dans la très reculée Oodnadatta Track où trouver de l'eau devient le challenge le plus difficile à surmonter.

Pendant 450 km, l’équipe évolue dans la très reculée Oodnadatta Track où trouver de l’eau devient le challenge le plus difficile à surmonter.

La troisième et dernière partie de cette série d’articles à suivre bientôt.