Menu

Le voyage immobile au coeur d’Istanbul

« Quand on rencontre un homme, un sourire vaut trois parts de bonheur. » affirme l’écrivain français, d’origine chinoise, Gao Xingjian. Est-ce le voyage qui lui a transmis ce savoir ? Ou une fée qui lui a soufflé ces paroles par une belle nuit étoilée ? Peu importe d’où vient cette vérité, nous l’avons une nouvelle fois expérimentée aux côtés de Sonja et Esra. Plutôt que de visiter les musées où nous enivrer des conseils du Lonely Planet, nous apprenons à connaître Istanbul à travers les yeux de nos hôtes. Les discussions engagées et les réflexions sur l’actualité animent nos journées, les sourires généreux éclairent nos soirées.

Un plongeon dans le bonheur

Dernières heures ludiques avant d'arriver à Istanbul

Dernières heures ludiques avant d’arriver à Istanbul

Plus d’une heure à rouler sur une autoroute encombrée et excitée, folle et dangereuse, nous déballons dans le quartier d’Usküdar. Nous suons toute l’adrénaline que nous venons d’accumuler pour remonter les petites ruelles du plus ancien faubourg résidentiel d’Istanbul où nous attendent nos hôtes. Après quelques efforts et de petits détours, pour éviter les nombreuses marches signalées comme des rues sur Google Maps, nous voici au nº112 de la rue Selami Ali Efendi Caddesi. Rapidement nous interpellons un jeune passant. Petite mallette, veste de costard noire, nous devinons qu’il comprend l’anglais et lui demandons d’utiliser son téléphone pour joindre Sonja qui nous attend.

–       Salut Sonja, c’est Morgan.

–       Salut. Tout va bien ?

–       Oui, je crois que nous ne sommes pas loin de chez toi. Le numéro de ton appartement est écrit en blanc sur fond rouge ?

–       Déjà ? Oui c’est ça. Génial ! Je suis au marché, à 10min de la maison, j’arrive vous chercher.

–       Te presse pas, on a tout notre temps.

Après plus de 33 jours sans repos depuis le Tadjikistan, 33 nuits d’affilée à dormir dehors, nous sommes invités au paradis, notre havre de paix pour les prochains jours. La colocataire de Sonja, Esra, vient nous chercher dans la rue avec enthousiasme. Elle a été prévenue par téléphone. Son sourire est rayonnant, son énergie débordante. Son petit ami, Umur, plus réservé, respire la gentillesse et nous pause les premières questions.

Il est environ 15h et nous sommes assis dans le salon, suants et crasseux, amaigris et tannés par des semaines sous le soleil. Un thé chaud dans les mains nous rêvons les yeux ouverts avec la sensation d’être drogués, hypnotisés, magnétisés. Esra et Umur nous parlent. Leurs voix résonnent dans nos têtes. Nous ne contrôlons pas quelques rires nerveux, nos sourires sont figés sur nos visages cernés, nos yeux grands ouverts sont bloqués sur des petits détails insignifiants qui nous entourent. Nous sommes extraordinairement heureux.

–       Veuillez nous excuser, nous sommes dans un état second. Nous ne réalisons pas que nous sommes enfin arrivés chez vous. Ca va passer, explique Morgan

–       Pas de problèmes, vous pouvez vous doucher et vous reposer le temps que je vous prépare une spécialité turque pour le diner, répond Esra, toujours animée d’un sourire généreux.

Notre bonheur dépasse l’entendement.

Sonja, notre ange croate

La porte claque tandis que Brian est déjà sous la douche. C’est Sonja qui arrive, les mains pleines, le sourire sincère, les yeux pétillants et le cœur grand. Ainsi nous l’accueillons chez elle.

Un moment de bonheur partagé avec Sonya lors d'une soirée

Un moment de bonheur partagé avec Sonya lors d’une soirée

Sonja est née en Croatie mais a vécue principalement en France puis quelques temps au Mexique, en Espagne et finalement en Turquie où elle rédige actuellement sa thèse sur la situation des populations d’Afrique Noire immigrées en Turquie. A la fin de notre séjour elle nous dira avec humour : « Il y a toujours les remerciements à la fin d’une thèse, moi je vais écrire : ‘Je ne remercie pas l’équipe Solidream pour m’avoir empêché de bosser pendant les 10 jours qu’ils ont passé chez moi’ ».

Sonja a aussi voyagé quelques mois en vélo en Amérique Centrale mais c’est lors de son immersion dans un village reculé de l’Inde qu’elle a réalisé toutes les richesses du voyage et des rencontres, la beauté de ces différences et de ces contrastes qui font toute la richesse de notre monde. Depuis elle rêve de voyage, plus que jamais. En attendant de reprendre la route, vers l’Afrique peut être, elle ouvre les portes de chez elle aux voyageurs.

« J’ai souvent été gênée face à l’hospitalité et la générosité des gens pendant mes voyages. J’avais l’impression de recevoir sans donner, de profiter de ma différence pour me faire inviter. Mais maintenant que je constate le bonheur que j’ai de recevoir des globe-trotteurs à la maison je comprends mieux. Partager un sourire, inspirer et faire rêver les gens, propager la bonne humeur, s’enrichir de nos différences, écouter l’autre raconter son histoire… ces choses là sont belles et puissantes, elle valent bien une soupe ou une nuit sous un toit. » nous explique Sonja.

Brian s’en va de l’autre côté du Bosphore pour rejoindre ses parents et ses sœurs venus passer quelques jours dans l’ancienne Constantinople tandis que Morgan s’installe sur la moquette de la mezzanine et Siphay dans la petite chambre du rez de chaussée que nous baptiserons « le cagibi ».

Siphay : « La pièce fait 2m x 2m, il n’y a pas de fenêtre extérieure, il fait tout noir. Au cœur de la maison, la chambre n’a aucune aération, la chaleur est intense ! Et pourtant je m’y sens bien ! Tout au long de ce voyage, voilà ce qui me manque, non pas le confort, la nourriture haut de gamme, mais en plus des proches, un lieu intime, un lieu privé, “mon endroit”. C’est mon chez moi, durant les deux premiers jours, même si j’ai très envie de découvrir Istanbul et passer du temps avec toutes ces nouvelles personnes. Je passe beaucoup de temps enfermé, me retrouvant seul, surfant sur internet, faire le vide. Ça me relaxe. Dur de faire comprendre ceci à l’entourage. Mais l’autre solution pour me trouver isolé, vu que nous n’allons pas en hôtel, serait de sortir en esquivant toute personne. Sonja m’offre ce luxe en me prêtant « le cagibi” »

Istanbul dans le gaz

(Sans vouloir rentrer dans un débat politique, nous allons vous relater comment nous avons vécu les manifestations et ce que nous avons appris de quelques témoignages.)

Rupture du jeûne du Ramadan dans la rue Istiklal qui mène à Taksim

Rupture du jeûne du Ramadan dans la rue Istiklal qui mène à Taksim

Dès le premier soir Umur, Esra et Sonja nous proposent d’aller rejoindre les manifestants dans les rues de Taksim, centre moderne de la ville, pour voir de nos propres yeux ce qui anime la population ces dernières semaines. Epuisés et clairement pas en état de courir pour éviter les assauts de la police, nous refusons, restons au calme et en apprenons un peu plus sur cette révolte.

C’est la radicalisation, l’amalgame entre la religion islamique et le gouvernement laïc, et la vision capitaliste que le gouvernement et son premier ministre Tayyip Erdogan affiche publiquement qui pousseront les gens à sortir dans les rues. L’interdiction d’acheter de l’alcool après 22h et la réduction du délai pendant lequel un avortement est autorisé viennent s’ajouter à des projets où les bénéfices financiers potentiels viennent écraser les notions culturelles, de bien être, d’écologie et d’esthétique : construire un grand centre commercial à la place d’un des rares parcs de la ville, le parc Taksim Gezi.

Par la suite, ce sont les violences policières face à des manifestants qualifiés de terroristes par le gouvernement qui verront naître une grande chaîne de solidarité. Nous sommes ébahis par l’organisation clandestine qui se met naturellement en place, par le pouvoir qu’octroient les réseaux sociaux pour mobiliser et coordonner ces gens qui ne se connaissent pas, l’entre-aide qui naît lorsque les Hommes font face à un ennemi commun.  De la nourriture est distribuée gratuitement par des volontaires tandis que d’autres vendent des masques à gaz, des concerts en plein air sont organisés et les restaurateurs abritent et cachent les manifestants poursuivis par les policiers, le gaz et les lances à eau.

Morgan : « L’autre soir on a vu déballer des gens en courant d’une rue perpendiculaire à la notre. Il n’a pas fallu bien longtemps pour voir le camion blindé des flics pointer sont nez en chassant les piétons d’un jet d’eau puissant et de gaz lacrymogène irritant les yeux et la gorge. On s’est réfugié dans un bar, le propriétaire a fermé la porte juste derrière moi. J’ai pu regarder par la vitre la scène triste et révoltante. Un gars, toujours dans la rue, s’est fait projeter au sol par le jet d’eau puissant avant de se relever. Les bras en l’air, un masque sur le visage, il crie face au blindé. Pas de jet de cailloux, pas de doigts levés, juste des cris et des paroles qui traduisent la détresse de la jeunesse moderne turque. La police approche et le proprio du bar me demande de m’éloigner de la vitre, d’aller dans la deuxième salle avec les autres « réfugiés ». »

Manifestations sur la place Taksim

Manifestations sur la place Taksim

Tout le monde tousse, se racle la gorge, se protège le visage avec un masque, un foulard ou son t-shirt. Dans un silence étrange les regards se croisent, la télévision en face de nous diffuse en direct ce que nous vivons et le ventilateur s’efforce de faire circuler l’air dans cette pièce où le gaz nous irrite aussi les yeux. Juste après, nous partons danser sur les rythmes endiablés avec nos amis. A la sortie, vers 4h du matin, nous commençons à rentrer la rue encore pleine de gaz et des gens essaient toujours d’échapper aux policiers. Ainsi se déroule une soirée normale à Istanbul au mois de juin 2013.

Si les manifestants font preuves de beaucoup d’humour dans leurs slogans et leurs caricatures, ils sont aussi très précis dans leurs revendications. Ainsi, à l’occasion du ramadan, ils souhaitent montrer au gouvernement qu’ils ne sont pas des ennemis de l’islam mais des opposants aux nouvelles réformes, lois et initiatives du gouvernement. Au coucher du soleil, ils effectuent la rupture du jeûne, tous assis dans la rue, formant une file de 600m. Le message est clair et pacifiste. Les forces de l’ordre, elles, guettent et sont prêtent à frapper…

Un soir Esra, d’un ton sérieux, nous dit : « Nous sommes une minorité à lutter contre ce gouvernement. Voici un mois que nous sommes dans les rues, identifiés comme des terroristes par nos dirigeants et maltraités par leurs hommes de force… Rien ne changera, la loi sur l’alcool est déjà passée et Tayyip fera aussi construire son centre commercial sur notre parc… »