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Premières cimes pyrénéennes – L’école du ciel (2/6)

Premières cimes pyrénéennes – L’école du ciel (2/6)

La Méditerranée déchaînée

Au départ de Banyuls, la tramontane souffle terriblement, rafraîchissant le début de mois de juillet.

À l’échangeur de Saint-Jean-de-Védas, près de Montpellier, le chantier de dédoublement de l’A9 diminue le flux de voyageurs en partance vers l’ouest. Deux équipes : Morgan et Siphay d’un côté, Olivier et Brian de l’autre. À qui arrivera le premier à Banyuls-sur-mer ! Pêle-mêle, ce sont un couple de roumains dans un van, un touriste en partance vers Perpignan et enfin une équipe de fêtards débutant leur soirée qui nous embarquent vers notre point de départ. Au péage du Boulou, un homme s’arrête : « Je peux pas vous prendre, je vais dans l’autre sens. Vous êtes parapentistes ? » Benjamin bosse à l’école de parapente dans le Vallespyr, à Céret. Nous échangeons nos numéros car il connaît bien le coin, ça servira sûrement. Le monde des parapentistes est assez solidaire : quand on arrive sur un site, les locaux sont toujours là pour renseigner sur les pièges aérologiques.

À Banyuls, la veille au soir du départ, un assortiment diététique pizza-bières marque l’enthousiasme de l’équipe. Le temps est menaçant, le vent terrible. Un renfoncement surplombant la jetée accueille les songes du premier bivouac. Le lendemain matin, Olivier et Morgan se jettent à l’eau comme des enfants avant d’entamer la traversée. Un panneau « GR 10 : Banyuls – Hendaye » annonce le trajet à venir ces 2 prochains mois. Le vent est encore pire que la veille, secteur nord, froid. Sur les premières crêtes, nous marchons penchés comme des manchots sur la banquise, en juillet. Des rafales à décorner les bœufs nous assaillent de côté : avec les bâtons, on résiste aux coups de boutoir. Il y a bien force 10 et nous ne nous entendons pas parler. Le flux d’air grondant s’élève en arrivant sur les reliefs et condense, formant de curieux nuages lenticulaires. Un système d’ondes se met en place au-dessus de nos têtes. Comme un avertissement, Éole montre sa puissance.

Au pied du Canigou démarre un contre-la-montre pour pouvoir décoller dans la bonne fenêtre météo.

Contre-la-montre Canigou

Les premiers reliefs des Pyrénées se découvrent

Si les premiers jours sont plutôt frais et ventés, nous avons repéré une fenêtre météo pour un premier décollage mythique : le pic du Canigou, à 2800 mètres, offre deux possibilités de décoller. Un par vent du nord, l’autre sud. La créneau favorable se situe dans 2 jours et nous sommes encore loin d’y parvenir. Nous marchons 2 jours à bonne allure, enregistrant une journée de 11h d’effort effectif. Plus de 2000m de dénivelé positif avec 18kg chaque jour. Le vent s’est assez vite calmé, mais la chaleur méridionale a pris le relais. Au départ, nous nous étions consciencieusement dit : pas trop vite au début, ça fait longtemps que nous n’avons pas fait d’efforts longs et le risque de se blesser est non négligeable. Infidèles à ces belles paroles mais fidèles à nous-mêmes, nous atteignons le refuge des Cortalets, au pied du Canigou, à 21h le troiième jour.

– Brian : « Je suis fumé ! »

– Siphay : « Et moi donc ! »

– Olivier : « Arrêtez de vous plaindre, on n’est pas bien là ? Les conditions pour demain sont vraiment optimistes, on n’aura pas fait tout ça pour rien. »

Olive, s’il n’a pas assez mangé, il a du mal à avancer. Par contre, si la moindre brise favorable pointe le bout de son nez, il vous passe devant et déterre une énergie irrationnelle pour être à temps au déco. Il bondit comme un cabri à quelques centaines de mètres du sommet. Bref, c’est un passionné quoi. Consciencieux, il décroche son téléphone pour avoir l’analyse de Benjamin. Il nous décrit un décollage orienté sud-ouest, atteignable après être passé au sommet puis descendu dans une cheminée étriquée. Avec nos gros sacs, le passage est légèrement délicat.

Il est 20h et la brise est en train de tomber. C’est un problème, car décoller par vent nul nécessite une course rapide et avec nos gros sacs c’est assez compliqué pour une première. En effet, nous n’avons jamais décollé dans cette configuration. Les bretelles fines en dyneema de nos sellettes ultra-light (Kortel Design Kruyer II) nous scient les épaulent à cause du poids de notre sac à dos convertible en airbag (Kortel Design Sak II). C’est un peu comme passer de la voiture au camion et on vous demande de faire un créneau… Olivier, lui, a l’habitude. Nous, pas du tout. Le vent est désormais totalement nul, aucune brise pour aider à lever l’aile. Il va falloir courir pour créer le vent apparent nécessaire. Olivier ressent une autre sorte de poids : celui de la responsabilité. Il est clair que chacun s’occupe de soi-même en son âme et conscience dans ce projet, mais, en tant que seul pilote avec beaucoup d’expérience, il est inévitable qu’il ressente le rôle de cadre.

Premier vol inoubliable

Tests radio. Tout fonctionne. Définition de l’ordre de décollage. Olivier part dernier pour superviser les départs de tout le monde. Nous sommes à 2600 m environ, il est 20h30 passées et la lumière descend. Brian s’élance avec un cri de rage, celui de la volonté de s’extirper de ce sac encombrant pour enfin toucher la légèreté du vol. Morgan lui emboîte le pas. Siphay subit le manque de commodité de notre configuration et s’y reprend à 2 fois avant de partir, puis enfin Olivier s’élance. Il y a donc 2 groupes de 2.

La vallée se resserre en un canyon assez profond où, sur la droite, un flanc rocheux d’environ 500m plonge et cache la vue vers le nord, pourtant la direction finale du vol. Nous sommes encore haut, en sécurité. Quelques thermiques nous soulèvent encore un peu, mais à part ça, l’air est très calme, sans turbulences. Devant, Brian lance à la radio : « Les gars, à partir de ce point, je ne peux plus faire demi-tour pour retourner à l’attéro de secours, sous le déco. » Le groupe valide. Le plan de vol travaillé avec Benjamin nous assure des atterrissages dans la vallée.

Au-dessus des cimes pyrénéennes dans un vol du soir aux couleurs incroyables.

Nous passons enfin l’arête qui empêchait de voir la plaine. S’ouvre devant nous un spectacle à couper le souffle : la vue s’élargit et, dans la couche inférieure, une mer de nuages est posée comme une brume matinale sur un pré. La lumière vespérale la colorie en lignes orangées. Derrière nous, les sommets semblent s’enflammer alors que le soleil passe sous la ligne de crêtes. Le Canigou est comme une pointe de fer incandescente. De larges trouées laissent entrevoir le fond des vallées pour préparer l’atterrissage. Nous descendons, sereinement, dégustant chaque seconde de ce vol gagné au prix de 3 jours d’efforts. Littéralement, nous avons la tête dans les nuages !

Morgan, passé devant, s’avance vers un village où de grands champs offrent d’innombrables possibilités de se poser, comme prévu. L’approche est douce, paisible. Les vols du soir, ou tôt le matin, offrent généralement un air stable, ce sont les meilleurs créneaux pour les pilotes à l’expérience réduite. Nous nous posons sans encombre entre des ballots de foin. L’émotion est exceptionnelle. Embrassades, congratulations, cris de joie. Le propriétaire du verger voisin vient à notre rencontre : « c’était un beau spectacle, merci ! » Nous avons dévalé 2000 m en 20 minutes. Même Olivier, avec ses 10 ans d’expérience, assure qu’il s’agit d’un de ses plus beaux vols. Une évidence : il faut planter le bivouac sur place. Il est urgent de débriefer la dernière journée écoulée et cette tranche de joie intense que nous nous sommes offerts. Et puis il faudra réfléchir où voler à nouveau.

 

Nos tronches à l’atterrissage, vivifiées par un vol inoubliable