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Prendre le temps

« On ne peut qu’être aveugle au temps, à la disparition essentielle du temps alors que pourtant d’une certaine manière rien n’apparaît qui ne demande et ne prenne du temps. » Jacques Derrida, Donner le temps

Depuis plusieurs jours, les problèmes mécaniques nous poursuivent sur ce tape-cul de latérite où on se verrait bien rebaptiser les montagnes russes « amazoniennes ». Le nombre de vitesses dont dispose le vélo de Siphay s’est réduit à l’unité et, pour grimper les côtes abruptes de la transamazonienne, il faut marcher et pousser. Lui par obligation, les autres par solidarité. « Km 180 », un nom ô combien poétique pour un de ces trop rares villages qui font naître l’espoir d’un ravitaillement. Nous y passerons la nuit, après une énième feijoada, plat de haricots et de riz accompagné de farine de manioc. Dans l’obscurité humide, João, un de ces rares camionneurs parcourant cette piste interminable, est venu marteler de bon cœur la cassette du vélo de Siphay. Au bout d’une heure, il finit par faire sauter la goupille qui assure l’entraînement de la roue et nous pouvons enfin réparer. Probablement désireux de venir en aide à trois français à vélo au milieu de la jungle, il avait décidé, après qu’on lui a demandé un outil, de résoudre le problème avec nous. Sa persistance semblait se moquer du temps qu’il y prendrait. Les rencontres inattendues semblent ainsi parfois agir comme un parent venu nous remettre dans le droit chemin. Elles paraissent vouloir dire « La vie, c’est comme ça, gamin ! ».

João est un de ces rares camionneurs à arpenter la route transamazonienne

João est un de ces rares camionneurs à arpenter la route transamazonienne

Pourquoi le temps est-il devenu chez nous une denrée si rare qu’on hésite à le donner à des inconnus, parfois même à soi ? Lorsque Morgan a d’abord pensé l’itinéraire de notre tour du monde à vélo, il a relié par une ligne les endroits qui lui tenaient à cœur. À la vitesse que permettrait le vélo, cela prendrait trois années pour parcourir l’itinéraire ainsi décidé. Nous mettions donc le temps au service d’une volonté, d’une détermination qui définissait d’abord un trait dans l’espace. Cela prendrait le temps qu’il faudrait. Si l’engagement paraissait long pour certains d’entre nous, il n’était finalement que la conséquence d’un choix. Pourtant, quand quelqu’un part en voyage, on ne lui demande pas habituellement : « combien de kilomètres tu pars faire ? », ou « combien de personnes pars-tu voir ? » en premier, mais bien « combien de temps ? ». À l’inverse, une fois lancé, arriver avant l’embâcle au nord de l’Alaska devient une nécessité qui donne un rythme à tenir. Ainsi le temps prend place dans les objectifs et parfois définit même les contraintes.

La durée du voyage s’appréhende donc soit comme la conséquence d’un désir plus important, soit comme la contrainte qui définit l’expérience, et il est possible de jongler avec ces deux approches. Dans les deux cas, le temps est pris. Bref, partir est un choix, c’est celui de prendre le temps.

« Prendre son temps est le meilleur moyen de n’en pas perdre. » Nicolas Bouvier, L’usage du monde

Article rédigé en collaboration avec EcoVoyageurs, sélection de voyages respectueux des hommes et de la nature pour voyager autrement, à son rythme et en dehors des sentiers battus.