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Repartir de zéro

Une histoire de rencontres

Ensemble, nous avons parcouru le monde. À vélo, comme un moyen et non par désir de pédaler pour pédaler. Plutôt pour traverser des jungles, des déserts, atteindre des sommets, tester des prototypes innovants et, tout simplement, découvrir. En bref, nous ne sommes pas des cyclistes, sinon par accident – lequel s’étend d’ailleurs sur une longueur de près de 60 000 km à ce jour… En revanche, ce que nous avons appris à faire, c’est de réaliser des rêves communs. Parmi ceux qui animent nos discussions de voyage depuis des années, il y a celui de voler.

Olivier, rencontré dans les montagnes du Pamir, nous a transmis le virus du parapente. Avant lui, en 2011 déjà, une autre rencontre de voyage au Guatémala nous offrait l’opportunité d’aller apprendre à voler sur les reliefs de Salamá. Par manque de temps, nous avions décliné. Depuis presque un an maintenant, nous squattons régulièrement le salon d’Olivier et sa compagne Nadège, à Briançon, pour apprendre à leurs côtés. Autre passage obligé pour ce sport à risque : passer entre les mains de moniteurs professionnels (merci à Gill Schneider pour ses cours méticuleux et à Olivier Combesco pour sa disponibilité).

Solidream s’est toujours organisé autour de défis collectifs. Et, inévitablement, le parapente est devenu le nouveau combustible des discussions : dans le fond de nos crânes germait tranquillement l’idée de découvrir un bout de monde vu du ciel. Seulement, le vol libre n’est pas le vélo et atteindre une autonomie minimale prend du temps. Tant mieux, car qu’est-ce qu’un voyage sinon la volonté de prendre le temps ? Ce nouveau projet serait l’occasion d’utiliser celui de l’apprentissage.

Marcher pour voler

Printemps 2017, une cinquantaine de vols à notre actif. Nous sommes clairement identifiés comme débutants, en phase d’émancipation. Coups de téléphone à Olivier, à Gill et à d’autres connaissances du milieu parapentiste : nous voudrions parcourir les Pyrénées à pied avec notre aile sur le dos pour voler. Réponses : pas déconnant, pas évident non plus. Tout dépend du type de vols effectués. En effet, il est assez facile d’apprendre à décoller et à se poser sur des sites balisés (en moyenne, 2 stages de 5 jours peuvent offrir ce savoir-faire). Par contre, les décollages sauvages requièrent un peu d’expérience et une connaissance théorique minimale pour ne pas faire n’importe quoi. Quant à imaginer faire de longs vols en profitant des ascendances thermiques, nous n’y pensons pas – certains traversent toute la chaîne en une dizaine de jours seulement. Nous prenons 2 mois. Olivier, qui a beaucoup voyagé seul et en couple, voit là un beau projet de copains : nous signons pour démarrer ensemble, puis il reviendra lors des dernières semaines.

C’est donc très clair pour nous : nous marcherons beaucoup, volerons peu, mais le défi est lancé. Notre démarche n’est pas de l’avis d’une minorité de parapentistes avec qui nous discutons (risques trop élevés pour le niveau, connaissances théoriques et expérience trop faible). Nous écoutons attentivement toutes ces remarques, glanons masse d’informations sur l’aérologie pyrénéenne à droite à gauche et lisons des ouvrages théoriques de météorologie de vol libre dignes de nos années de prépa. Bref, nous ne le soulignons pas très souvent, en particulier dans nos films, mais, comme toujours, nous préparons la chose sérieusement. Le 1er juillet, nous arrivons en stop à Banyuls-sur-mer, lieu de départ du GR10 pour rejoindre Hendaye. De là part aussi la HRP (Haute Route Pyrénéenne) qui longe les hautes crêtes frontalières. Nous vadrouillerons au gré de la météo entre tous ces beaux itinéraires.

Au départ de Banyuls, le GR 10 démarre sur les premiers reliefs méditéranéens. Objectif : progresser en parapente.

La connaissance et l’analyse, gage de liberté aérienne

Quel symbole de liberté plus fort que celui de l’homme volant ? Le parapente et le vol libre en général, si jeunes sports soient-ils, ne sont-ils pas l’aboutissement enfin possible du vieux rêve d’Icare ? Maîtriser le décollage n’est, somme toute, pas très compliqué. En revanche, savoir, après analyse des conditions météo et aérologiques, s’élancer en sécurité dans les airs constitue tout le défi de ce sport. En démarrant cette nouvelle discipline, nous avons le sentiment d’exercer notre esprit dans une dimension totalement nouvelle. C’est le support d’expression d’une liberté inédite. Si nous avons développé une grande expérience du voyage à vélo, repartir de zéro sur une telle discipline est un défi rassembleur pour l’équipe, accompagnée d’un maître émancipateur aux cheveux longs. Nous n’avons pas dit adieu au vélo, mais nous aspirons à la troisième dimension, ne serait-ce que pour mieux voir les autres !

Malgré le poids des sacs (18 kg), nous nous autorisons quand même un livre chacun. Au soir du premier bivouac, Le maître ignorant entre les mains, de Jacques Rancière : un essai à contre-courant sur l’émancipation intellectuelle. Comme un signe, et peut-être aussi parce qu’on voit le monde qu’on veut bien voir : « Un homme de progrès, c’est un homme qui marche, qui va voir, expérimente, change sa pratique, vérifie son savoir, et ainsi sans fin. » Plus loin : « La liberté ne se garantit par aucune harmonie préétablie. Elle se gagne, elle se prend, elle se perd par le seul effort de chacun. » En conclusion, les valeurs fondatrices restent au centre : rêve, défi, partage. À nous de déceler l’invisible céleste. À nous de gagner une nouvelle liberté, à pas décidés mais calculés. À nous d’être présents. À nous de jouer. Dehors !