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Turquie : sur les rives de la Mer Noire

Carte de notre trajet en Turquie

Carte de notre trajet en Turquie

Les premiers jours en Turquie ont un petit goût de paradis. Le bitume parfaitement lisse épouse délicatement la côte et le vent nous accompagne généreusement dans notre quête vers l’ouest. Sur notre gauche, au sud, nous apercevons encore quelques sommets enneigés tandis que chaque soir le soleil vient se noyer dans une mer turquoise et belle. Une douche les pieds dans le sable, un thé chaud ou un café turc plus loin, nous installons notre tente sur les rives de la Mer Noire. Eclairés par une pleine lune jaune pâle, se détachant lentement de derrière les montagnes, nous nous endormons bercés par le bruit régulier des vagues s’échouant à quelques mètres de « chez nous ».

Birk, le voyageur « Ultra Light »

Notre deuxième journée est marquée par la rencontre d’un jeune suisse. Nous l’avions croisé rapidement en Géorgie, lui partait directement vers la Turquie tandis que nous voulions rejoindre la côte et plonger dans la mer.

Le 23 juin, 2 jours après notre première rencontre, nous sommes installés sur une plage en Turquie, à l’ombre d’un parasol, lorsque Birk débarque et nous dit tout naturellement « Salut les gars ! ». Il arrive des montagnes et commençait juste à longer la côte lorsqu’il a aperçu nos vélos posés contre la paillote en bord de route. Du haut de ses 23 ans ce gars là, discret et audacieux, vit une histoire qui mérite d’être partagée.

Birk, le voyageur ultralight

Birk, le voyageur ultralight

L’an dernier il a décidé de prendre une année sabbatique pour entrecouper ces études en anthropologie et sciences sociales d’une expérience concrète. Il décide de partir étudier 6 mois à Shanghai. Rien de spectaculaire jusque là me direz-vous. Sauf quand vous apprenez qu’il est parti de Suisse en vélo (quelques étapes en train et en avion tout de même) pour rejoindre la ville située à l’extrême est de la Chine, et quel vélo !? Jamais nous n’avions vu un voyageur avec si peu d’équipement (photo à l’appui). Tout est réduit au strict minimum, pas de matériel pour cuisiner, un tapi de sol de la taille de son buste et même pas le plaisir d’avoir un petit livre de poche… Lorsqu’il faisait trop froid en Chine, et qu’il ne trouvait pas d’auberge ou d’hôtel, il dormait avec tous (un bien grand mot) ses habits sur lui. Son duvet, ultra compact, ne fait pas l’affaire lorsque les températures se rapprochent de zéro.

Il est maintenant sur le chemin pour rentrer chez lui et les six jours que nous avons passé à rouler ensemble ont été du pain béni pour nous comme pour lui. Il a pu profiter de l’ambiance du groupe, changer son quotidien de solitaire et nous emprunter un livre qu’il a dévoré en moins de 3 jours. Pour nous c’est encore une belle leçon.

Morgan partage son sentiment : « La rencontre d’un jeune gars, humble et courageux, qui le plus naturellement du monde part à Shanghai à vélo pour quelques mois d’études nous rappelle que ce monde est jonché de personnes exceptionnelles. Tous les jours, autour de nous, autour de vous, il y a des gens avec des histoires qui méritent d’être écoutées. Il est bon de s’en souvenir et de s’intéresser aux autres pour dénicher ceux qui peuvent vous inspirer. Un bel exemple aussi pour tout ceux qui disent trop souvent ‘J’aimerais faire comme vous, mais je ne peux pas… ‘. Birk, lui, il ne dit pas des choses comme ça, il fait plutôt de sa vie un rêve, et d’un rêve, une réalité. »

Birk sur son vélo ultre léger

Birk sur son vélo ultre léger

Une côte en côtes !

C’est dans la ville de Bafra que nos chemins se séparent. Notre nouvel ami s’en va dans les terres tandis que nous souhaitons rester sur la côte. Depuis l’Asie Centrale, nous avons tellement sué pour rejoindre cette étendue d’eau que nous ne voulons plus la quitter. Rendez-vous est donné à Birk dans la capitale culturelle du pays entre le 9 et le 14 juillet, Istanbul.

La camp du soir

La camp du soir

« Le meilleur arrosage pour la terre, c’est d’abord la sueur de l’homme. » Bernard Moitessier serait fier de nous, car des litres de sueurs nous allons continuer à en déverser sur les centaines de kilomètres qui nous séparent d’Istanbul. Parce que l’ancienne Constantinople ne se conquit pas sans efforts, pendant plusieurs jours nous affrontons des vents violents et une pluie fine qui fait patiner nos roues arrières dans les montées raides comme l’enfer. Nous peinons à avancer, enregistrons des journées à 60, 70 ou 90km et passons nos nuits sous une tente maltraitée par les intempéries… Mais heureusement pour nous il y a les descentes où notre folie prend le contrôle de la situation et rend nos journées tellement plus excitantes.

Morgan : « Quand arrive une descente sur la terre, dans les graviers, sous la pluie, de nuit, dans la boue ou sur un goudron lisse, peu importe, nous nous transformons en chasseur d’adrénaline. Le compteur affiche 60, 70, 80 et parfois 90km/h. Je vois les copains couchés pour gagner en vitesse, je me colle à la roue arrière de Brian, lui-même à 50 cm de Siphay. On se double, on se fait peur, on glisse parfois, on sort de la route rarement et on se crashe quelques fois… » 

Forcément, après ces bonnes descentes, nous faisons les commentaires, le débriefing, dans les montées lentes est fastidieuses.

Brian : « Avec nos papas motards, nous roulons parfois comme des gamins qui se prennent pour Valentino Rossi. A 8 ans, j’admirais déjà Michael Doohan le genou par terre sur le circuit du Castelet. Je peux parfois apprécier les montées difficiles pour le goût de l’effort ou la récompense de la vue, mais rien ne vaut une bonne arsouille en règle entre copains dans les virages en épingle ! A faire les cons, on s’est parfois fait peur, surtout moi comme en Colombie. Mais nous nous efforçons de garder nos frasques dans une certaine mesure. Jusque-là, je crois que nous avons bien géré les risques. Parfois je me dis que tout dans la vie est ainsi : quels risques sommes-nous prêts à prendre pour s’offrir de l’excitation ? Et cette excitation, c’est quoi au juste ? Pour moi, ce sont des tranches d’existence pures, celles où l’on sent son être tressaillir, vibrer. En bref, celles où l’on se sent vivre. »

32 jours non-stop

La douche sur la plage

La douche sur la plage

Le 6 juillet nous arrivons à Istanbul dans une euphorie que nous connaissons bien. Celle que nous vivons à chaque fois que nous rentrons dans le trafic anarchique, bruyant et dense de ces villes mythiques : Buenos Aires, La Paz, Bangkok… Nous roulons sur l’équivalent du périphérique parisien avec le stress mêlé à l’excitation qui éveille tous nos sens. C’est un combat contre la furie des automobilistes où nous n’avons pas le choix que d’esquiver les coups. La moindre erreur peut nous être fatale et nous le savons. Les zones les plus risquées étant bien entendu les bretelles de sortie, ou alors les moments où nous devons nous déporter sur une file de gauche avec des voitures qui déboulent à plus de 100km/h… Vers 16h nous arrivons épuisés mais vivant chez Sonja et Esra. Elles seront nos hôtes, nos anges gardien, nos guides et nos amies pendant notre semaine à Istanbul.

33 jours que nous avons quitté Douchanbé au Tadjikistan. 33 jours à rouler, à avancer non-stop, pour parcourir plus de 3000 km. Notre unique jour de « repos » se limite aux 30h d’attente au port de Turkmenbachy. 33 nuits à dormir dans le désert d’Ouzbékistan, dans des camions iraniens au Turkménistan, sur les bords des champs de blé en Azerbaïdjan, aux pieds des sapins en Géorgie et sur les plages de la mer Noire en Turquie. Plus d’un mois à faire nos lessives aux robinets des stations services, à manger principalement du pain, des bananes, du salami, des chips et du chocolat, à nous laver au jet d’eau en fin d’après midi et à commencer nos journées à 6h, avec la rosée du matin…

Siphay : « Voilà quelques minutes que nous sommes arrivés, Sonja nous offre un café, et la pression retombe. Je suis en train de réaliser ce qui vient de se passer. Oui cela fait bien plus d’un mois que n’avons pas dormi deux fois au même endroit, réveillé parfois par la police, un journaliste trop préssé, des moutons ou des arroseurs automatiques, nous avancions comme des robots. La dernière dizaine de jours, je n’éprouvais pas vraiment de plaisir lorsque je poussais sur les pédales, mais plutôt quand je m’assaillais sur une chaise en admirant la mer. Seule l’excitation de fin d’étape m’a motivé ces deux derniers jours, et surtout cette dernière centaine de kilomètres sur l’autoroute pour atteindre le centre- ville. Des heures durant je ne sentais pas le moindre effort tellement les sensations étaient fortes dans un environnement aussi dangereux. Et oui, nous ne sommes pas des cyclistes mais des friands de sports etrêmes. Mon corps a quand même séché, je vais avoir besoin de plus d’un jour calme pour me sentir de nouveau en forme. Heureusement que nous sommes dans cette ville qui semble merveilleuse, ça remotive ! »

La mer furieuse

La mer furieuse

La Turquie est un pays laïc et nous sommes forcés de constater que les femmes voilées côtoient les jeunes filles en mini -jupes, les hommes buvant le thé s’installent à côté d’autres sirotant leurs bières et nous pouvons de nouveau rouler torse nu sans être dévisagés ou interpellés. Beaucoup de turcs parlent allemand mais peu s’expriment en anglais ou français sur les routes que nous empruntons. C’est parfois frustrant de ne pas pouvoir discuter avec ceux qui nous offrent le thé et nous ne comptons pas le nombre de fois où nous avons regretté de ne pas parler chinois ou russe dans ce voyage.

Nous nous laissons une semaine complète à Istanbul pour recharger les batteries et tomber sous le charme de cette mégalopole riche en histoire et culture. Aussi, parce que les manifestations contre le gouvernement ne sont pas terminées, nous allons en apprendre un peu plus sur cette révolte avant de partager avec vous nos impressions, nos observations et les témoignages de ceux y vivent.

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