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Retour du monde

Retour du monde

Sur une banquette grenat, dans la grande salle d’un bistrot parisien, nous sirotons une boisson qui nous aurait coûté une demi-journée de voyage. Contraste. Combien de rendez-vous galants, réunions d’affaire ou retrouvailles amicales ont ciré ces sièges pendant que nous vivions l’ailleurs ? Patrice Franceschi, aventurier et écrivain français, a bien voulu nous recevoir pour parler livres. Avec un sourire assuré, il nous affirme : « En général, si le voyage s’est bien passé, le retour aussi se passe bien ».

Un rêve que l’on vit seul, c’est seulement un rêve. Un rêve que l’on rêve à plusieurs, c’est la réalité. Yoko Ono

Les premiers jours du retour, c’est un peu comme la fin de la récréation : le cerveau oxygéné d’air pur a du mal à se concentrer sur le tableau, on ne tient pas sur sa chaise et on partage nos exploits des derniers moment passés avec les copains. Pourtant, les curieux ne réalisent pas toujours l’intensité de certains épisodes : Siphay retrouve un frère au Chili ou Morgan réalise son rêve de toujours en explorant l’Antarctique sur les traces de son père. Et cela est bien humain : ils comprennent mais, sans souvenir partagé, ne peuvent s’approprier la situation vécue. Ceux qui semblent mieux saisir la portée de ces moments nous prédisent un ennui abyssal tandis que d’autres, ne comprenant rien d’une telle expérience, s’imaginent que les « vacances » sont terminées et Pôle Emploi notre nouvelle occupation quotidienne. Alors, celui qui est seul face à ces deux échappatoires peut facilement se surprendre à jouer un rôle : soit celui du médisant, désormais cultivé, ambassadeur du « ailleurs, c’est mieux », soit celui du rangé, désormais satisfait d’avoir fait son petit tour, ambassadeur du « il faut reprendre une vie “normale” ». La réalité, dans notre cas, trouve sa place entre ces deux extrêmes.

Morgan : « Après six mois en France, je continue de m’étonner de certaines idées préconçues du “retour”. Pourquoi la majorité des gens aborde cette question avec l’attente d’une réponse nostalgique et pessimiste ? L’interrogation la plus fréquente est : “Pas trop dur le retour à la réalité ?”, à laquelle je peux répondre : “Non, c’est un réel plaisir de retrouver ceux que j’aime. Aussi, après une telle expérience, je réalise la chance que j’ai de vivre en France, j’apprécie plus que jamais la cuisine française et les paysages de Camargue ne m’ont jamais paru aussi beaux.” »

Les berges nord de l'étang de Pérols constituent une réserve naturelle protégée propice à l'observation des oiseaux. Sur la route de Montpellier, il offre, au couchant, des paysages somptueux

Les berges nord de l’étang de Pérols constituent une réserve naturelle protégée propice à l’observation des oiseaux. Sur la route de Montpellier, il offre, au couchant, des couleurs somptueuses

Il faut du courage pour partir seul, probablement un peu moins pour partir en équipe. Pour revenir ensemble, il a fallu être solide, solidaire même. Mais pour continuer après ça en équipe, la puissance d’un état d’esprit porté pendant plusieurs années offre une confiance collective immense. À plusieurs, il perdure au-delà de la fin du voyage, probablement ne nous quittera-t-il jamais. En fait, c’est comme si le voyage ne s’arrêtait pas vraiment. Même après son terme, il est toujours notre réalité. Or, le voyageur seul qui revient de loin dans l’amas de règles et de pression sociale qui constituent notre société a vite fait de voir sa liberté remplacée par la détresse, tel un astronaute parti en mission redécouvrant la pesanteur. En se comprenant les uns les autres et avec des projets communs, les choses ont été bien plus simples pour nous : nous voulions faire un livre photo, il est fait et nous en sommes fiers (merci Transboréal); nous voulions faire un film, il est en bonne voie. Bref, même si nous avons choisi un mode de vie qu’on qualifierait de précaire en France en attendant l’aboutissement de tous ces projets, nous sommes heureux de pouvoir continuer en collectif et partager avec sincérité et simplicité notre vision du monde.

Frustration du retour ?

Siphay : « Au cours du voyage, je m’étais exprimé avec recul sur les effets pessimistes des médias sur mes appréhensions sur l’inconnu et les “autres”. Aujourd’hui de retour, nous avons retrouvé une stabilité. Nous côtoyons nos proches et amis régulièrement, nous discutons de faits divers entendus par-ci par là. Et je me sens désormais moins serein que durant l’aventure ou lorsque nous étions à peine rentrés en France. Dernièrement les pieds dans la capitale, je ne m’y sentais pas en paix !
J’ai l’impression qu’un stress global, comme une peur générale, s’y dégage. Il est certain que cela ne concerne pas chacune des personnes qui y résident. Mais c’est ce que je ressens sur place, j’ai perdu ma quiétude. Ces sensations négatives n’existaient presque plus chez moi… Je me suis un peu replongé dans la société et j’en subis l’emprise ! Je m’en passais parfaitement. Cela dit, n’est-il pas mieux d’accorder une confiance en l’inconnu, quitte à paraître un peu naïf – sans être plus idiot que ce qu’on est bien sûr ? »

Plusieurs années sur les routes du monde changent bien sûr le regard sur ses habitudes d’antan. Et c’est bien ce qu’il reste de tout ce temps de découverte : le point de vue plus en hauteur de celui qui a bien voulu gravir une colline. Après tout, c’est bien logique, on devient voyageur lorsqu’on décide de concrétiser le désir d’ailleurs. Alors, quand on nous parle de frustration du retour, c’est nous qui ne comprenons pas : comment le voyageur peut-il être à ce point frustré d’en perdre la curiosité qui l’a défini au départ ? Et l’aventurier, qui s’est lancé des défis entre forêts, montagnes et déserts, peut-il vraiment rentrer chez lui sans apprécier sa famille, sa patrie, ses amis, le confort ?

Couchant sur le golfe du Lion

En hiver, la bonne visibilité offre une vue dans toutes les directions, parfois même jusqu’au Pyrénées, de l’autre côté du golfe du Lion

« Partir, c’est s’émerveiller d’abord de la bigarrure inépuisable du sensible », Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc. L’ouverture qui reste d’un périple n’est pas que celle de l’esprit mais aussi celle des sens : on devient plus réceptif des petites choses agréables de la vie, des manifestations plaisantes offertes par les gens et les éléments. Cette sensibilité ouvre à son tour le champ d’action à l’infini. Et celui qui a fait le tour du monde dans le bon sens s’aperçoit forcément qu’il n’en aura jamais vraiment fait le tour. Même si certains partent autour du globe pour faire le tour d’eux-mêmes, ils réalisent vite qu’« on croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », nous rappelle Nicolas Bouvier dans L’usage du monde.

Brian : « Aujourd’hui, j’éprouve un pur plaisir à courir sur la magnifique plage camarguaise de l’Espiguette, près de chez moi. Je regarde loin, dans toutes les directions. Dans ma course, je fixe les Cévennes au loin, derrière Montpellier. Je les admire car je les sens à portée. Je suis même surpris, par temps clair, de pouvoir déceler les Pyrénées rougies par le levant de l’autre côté du Golfe du Lion. Je ne les avais jamais vues avant. Voilà une chose que j’ai développée pendant ce voyage : la portée de mon regard. Au propre, comme au figuré. Dans chacune de mes actions, j’essaie de voir plus loin que le simple résultat direct de celles-ci. »

Plage de l'Espiguette

La plage de l’Espiguette marque le début de la Camargue. Large de plus d’un kilomètre, elle offre un terrain sauvage et ouvert sur les reliefs environnants.

Le voyage, un capital qui ne disparaît pas

Quand une image est trop terne, on augmente les contrastes. Alors si la vie était une pellicule, le voyage en serait un excellent révélateur. La vie devient plus riche et s’offre à nous comme une palette inépuisable dans laquelle choisir une nouvelle passion. Le sentiment de liberté qui en découle est prenant : tout devient possible, il suffit d’aller chercher ce qu’on désire. De la même manière qu’on est allé s’émerveiller d’un sourire cambodgien, d’une vue à 4 000 m dans le Sichuan ou des méandres paisibles du Yukon. La vraie réalité augmentée, c’est celle qu’on a augmenté soi-même, sans artefacts. L’expérience d’itinérance nous enseigne aussi que ce ne sera pas facile : les jours, voire les semaines d’abnégation dans l’effort au long cours, ont laissé leur marque et nous servent à encaisser les petits revers en n’oubliant pas son objectif au bout du chemin. Mais si tout était trop facile, plus rien ne serait appréciable. Alors il convient de choisir la voie où la passion transcendera au mieux l’effort et où celui-ci deviendra moins pénible.

Quand bien même on redeviendrait perfusé au sédentarisme – et cela arrive facilement -, on s’aperçoit forcément un beau jour qu’on se réveille plus ensuqué que la veille. Et cette première expérience du lointain, du différent, du jamais vu, celle qui nous a tant ouvert les yeux, suscite en nous de nouveaux rêves. Car cela fait partie du côté génial d’être un humain que de pouvoir rêver. Puis, du rêve, on passe à l’envie, de l’envie à l’idée et de l’idée au projet. Qu’il s’agisse de voyage ou d’autre chose est accessoire, mais on sait que l’on trouvera en lui un moyen efficace et fiable. Ce grand départ, initié une fois, nous fait voir la poussière en poudre d’or sur laquelle on se voit marcher jusqu’en Turquie, la macadam de la route en tapis rouge jusqu’au Cap. En somme, le voyage agit comme catalyseur d’émotions et nous conforte dans le choix de l’effort juste. En fait, il rend plus vivant.

« I shall be gone and live, or stay and die », Shakespeare

(« Je dois partir et vivre, ou rester et mourir »)