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En grippe avec les militaires tadjiks

La grisaille recouvre tout le plateau du Pamir. La couche maussade bruine sur nous son désarroi de voir le climat particulièrement chaud cette année : les nuages ont déchargé leur tristesse torrentielle sur les cols et ont sapé des pans de montagne entiers. Des villages seront déterrés des décombres dans quelques siècles peut-être. Depuis un cul-de-sac géographique, encerclés par deux chaînes de montagnes et la frontière afghane, l’ouest reste la seule réponse pour progresser vers Khorog en aval, après 2000 km à vélo et plusieurs semaines désoxygénés par les hauteurs. Hâtifs, nous traversons à gué les modestes affluents de ce qui deviendra le fleuve Amou-Daria, l’artère majeure d’Asie centrale. Desséché pour la culture intensive du coton, il lui reste à peine quelques larmes pour pleurer dans le sein de l’Aral le non-sens des humains avares. Mais c’est l’orgueil des militaires qui « surveillent » la zone frontière dans le parc naturel de Zorkul qui risquent de nous faire flancher.

Près de la réserve de Zorkul, une ancienne tour de gué dé l'époque soviétique sert de mirador aux militaires tadjiks.

Près de la frontière afghane, une ancienne tour de gué dé l’époque soviétique sert de mirador aux militaires tadjiks.

Nous faisons une pause près d’un baraquement militaire défoncé : Siphay est monté vers un observatoire pour photographier la laideur du grillage-frontière. Elle tranche une vallée magnétique où le lac de Zorkul recueille l’écoulement des glaciers de deux pays. Brian est adossé sur son vélo, assis sur la piste, usé d’efforts et de mauvaise digestion. Morgan attend patiemment. Soudain, un 4×4 couleur camouflage débarque dans notre sens. Quatre types aux allures de cow-boy posent un regard froid sur nos gueules fatiguées. L’un d’eux, un merdeux semblant découvrir l’autorité comme un puceau qui dégrafe son premier soutien-gorge, lance d’un ton menaçant :

– Checkpoint !

– Quoi, checkpoint ?

En russe, nous ne sommes toujours pas trop au point. Mais visiblement, notre détour pour grimper le pic anonyme sur la frontière, nous a fait rater un point de contrôle.

– Dokument !

Nous sortons un papier tamponné par le Pamir Hotel, stipulant que le responsable censé nous donner l’autorisation pour la réserve était bien absent quand nous étions à Murghab… Concrètement, c’est le début des problèmes. Le type regarde, interloqué et dégaine un œil vengeur. Son chef, à l’air un peu plus tempéré, nous sourit. Il mime le geste de déchirer les papiers, l’air de dire : ça vaut rien votre truc !

Et nous de commencer la négoce. Toujours parler au chef, c’est souvent le plus vieux. Nous sortons nos cartes de presse – c’est la première fois de notre vie que nous avons un papier pareil, c’est aussi la première fois que nous allons nous en servir et il paraît que ça peut aider. Ils sont en rogne, enfoncés un peu plus encore dans leur volonté étroite de nous voir faire demi-tour.

– Sto dollar ! (« Cent dollars ! »), balance un des types à l’arrière de la bande, désormais élargie à une dizaine d’hommes débarqués du baraquement. Visiblement, il n’était pas désert…

Ça sent le roussi. Le jeune abruti agresse Morgan en russe, lui attrape la visière de sa casquette et lui balance, yeux dans les yeux, des saloperies que nous ne pouvons bien sûr pas comprendre. Morgan lui fait face, ne baisse pas les yeux et ne manifeste aucune émotion. S’il n’est pas du genre à se laisser faire, ils n’attendent que ça : un débordement. Le Pamir aussi a sa racaille…

Nous abattons notre dernière carte : nous leurs expliquons que nous sommes dépêchés par le ministère des affaires étrangères pour tourner un film. Ça s’appelle embellir la réalité, mais ça a l’air de marcher. Après une vingtaine de minutes de négociations, nous obtenons le droit de traverser Zorkul mais ils gardent deux passeports sur trois et nous les rendront demain à la sortie. Ils n’ont pas le droit, nous le savons bien et ça fera un argument de négociation s’ils tentent de nous racketter un peu plus loin.

Il faut les comprendre : 95 tonnes d’héroïne transitent chaque année entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. C’est vrai, comment pourraient-ils prendre leur part du gâteau si des gus à fat bike en bambou venaient à les dénoncer ? Non, il vaut mieux qu’on parle d’eux comme de grands protecteurs qui font tout ce qu’ils peuvent malgré la longueur de la frontière à contrôler et que, non, ils ne trempent pas dans le trafic.

Nous reprenons la piste. Malgré la pluie froide, nous essayons d’apprécier les neiges éternelles de l’Hindu Kush, côté afghan. Sans l’affreuse ligne de métal barbelée, l’endroit est pur. Les gouttes viennent piqueter le reflet des montagnes dans le lac, des oiseaux rares venus de loin viennent passer l’été. Au nord, la langue d’un glacier quelconque est synonyme de cours d’eau, donc d’un d’endroit où bivouaquer. Tous les dix kilomètres peut-être, une famille a élu domicile dans un baraquement sommaire pour l’été. Quelques troupeaux de chèvres font un sort à la verdure fraîche qui manque, plus bas dans les villages. Les yaks ont disparu, le territoire kirghize est derrière nous. Nous avons refusé les invitations de deux familles, de peur de leur causer des ennuis avec nos nouveaux amis…

Une météo triste rend les bivouacs un peu maussades près de la frontière afghane. Les militaires, pétris d'arrogance, diffusent la grisaille dans les relations humaines.

Une météo triste rend les bivouacs un peu maussades près du lac Zorkul. Les militaires, pétris d’arrogance, diffusent la grisaille dans les relations humaines…

Au matin, après quelques heures à patienter en vain que la pluie cesse, une faim non rassasiée par nos maigres réserves nous encombre le ventre sur les premiers kilomètres. La rivière Pamir a gonflé, mais un passage à gué suffirait à aller s’enticher des abris en terre crue et des chameaux afghans de l’autre côté. Ici, c’est plutôt ruines de blocos soviétiques sans camélidé. L’effet d’une frontière dans la vie d’hommes pourtant si proches : la sclérose entre cultures autrefois si poreuses.

Un jeune premier garde la sortie du parc. Nos passeports ne sont pas là, le chef est parti et reviendra demain avec. Du pipeau. Nous sommes debout, nos vélos entre les jambes, nous discutons tranquillement en français. Morgan insiste sur quelques mots compréhensibles par un russophone : « ambassade », « passeport », « téléphone », « problème » etc… Nous manifestons volontairement beaucoup d’assurance pour déstabiliser notre adversaire du moment. Il patiente sans mot dire, en tournant autour de nous. Nous continuons le jeu d’acteur : Brian et Siphay font mine d’essayer de calmer le jeu en proposant de camper sur place. Puis le soldat demande à fouiller nos sacoches. Nous exécutons. Il patiente à nouveau. Il réalise que nous avons compris sont petit jeu. Ce sera compliqué pour son bakchich. Il part « chercher quelqu’un qui parle anglais ».

En revenant, il tente quand même le coup :

– Vous n’auriez pas des écouteurs ?

Nous nous esclaffons intérieurement. Lui aussi est un pré-pubère de l’autorité, il tente d’avoir sa rançon.

– Niet, désolé.

Il nous tend nos passeports.

– OK, davaï (« en avant »).

– C’est ça, merci. Davaï !

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