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Réflexion solitaire dans la steppe ouzbèke

Le soleil me cuit la peau, la luminosité plisse mes yeux et l’air sec me fend les lèvres. L’après midi du 07 juin nous arrivons à l’entrée de la steppe de Qarshi et mes deux acolytes sont malades depuis que nous avons quitté Douchanbé au Tadjikistan. Brian est habituellement peu bavard et je sais m’en accommoder. Par contre Siphay n’est plus le même, cloué dans un silence morose je sais que quelque chose ne tourne pas rond chez lui. Ses nausées le rendent peut être grincheux mais il y a autre chose qui le préoccupe et je n’arrive pas à savoir ce que c’est… 3 jours et demi et 380 km dans une ambiance qui me mine le moral. Je tente de briser la glace et de détendre l’atmosphère mais rien n’y fait. Nos discussions se limitent au strict minimum tandis que les blagues et la dérision n’ont plus leurs places dans l’équipe. Le silence est roi avec le fou menotté au cachot. Mes pensées viennent trouver du réconfort chez ceux qui me manquent en France ou ailleurs… mais lorsque le klaxon d’un camion me ramène à la réalité je me surprend avec des idées négatives. Habituellement, je prends toujours du plaisir à saluer les enfants qui nous font signes mais ces derniers jours c’est devenu une contrainte… Je ne veux pas continuer dans cet état d’esprit. Puis je me souviens de discussions que j’ai eu avec certaines personnes rencontrées sur la route où je disais : «  Si un jour je ne suis plus heureux quand je me réveille le matin je saurais que je dois changer quelque chose dans mon quotidien jusqu’à ce que je retrouve le sourire naturel. »

Prise de décision

Siphay et Brian malades

Siphay et Brian malades

Nous sommes tous les trois au bord de la route, nos thermomètres affichent 39°C à l’ombre, et tentons d’arrêter des camions pour y charger nos vélos. Brian a besoin de repos et Siphay ne s’en plaindra pas. Voici plus de 3 jours qu’ils n’avancent que par la force de leur volonté mais que notre rythme reste en dessous de ce que nous avions prévu. Ce sont nos problèmes de visa qui nous obligent à aller vite. Je sais que je peux assurer la cadence et prends donc la décision de partir seul à vélo tandis que les gars sautent dans un camion.

Je m’adresse à Brian qui détient la carte de la route : « Rendez-vous après demain matin à la frontière du Turkménistan. J’y serai quoiqu’il arrive. »

Ayant choisi de prendre un peu d’indépendance je me dois d’en assumer aussi les contraintes. Je pars pour environ 300km sans carte ni appareil photo, sans outils ni pompe, sans tente ni bâche et avec seulement l’équivalent de 3€ en monnaie locale… Bizarrement ceci ne m’inquiète pas. J’ai la sensation profonde de prendre la bonne décision pour mon bien être comme pour celui de l’équipe. J’ai environ 36h pour faire les 300 km mais surtout j’ai du temps pour retrouver le plaisir de saluer ceux qui nous accueillent sur leurs terres.

Comment vas-tu ?

Je quitte les copains vers 17h30, roule non-stop jusque 23h et assure les 154km d’une journée normale. La musique dans les oreilles je m’évade. Je n’ai pas faim, ne sens pas la fatigue et avance… Les heures passent et je réfléchis aux relations que j’ai avec mes compères.

Nous sommes 24h/24 et 7j/7 ensemble depuis bientôt 3 ans. Nous partageons notre tente, notre argent et nos repas. Nous roulons, marchons, discutons, argumentons, dormons, festoyons, déjeunons, dinons, souffrons et rigolons ensemble. Nous avons du mal à parler à la première personne du singulier et à la question classique « Comment vas-tu ? » nous répondons « Nous allons bien »… C’est incroyable à quel point notre cerveau peut se formater, s’adapter et même s’égarer. Nous atteignons un stade où nous pensons trop au groupe et avons des difficultés à faire des choix strictement personnels. L’avis des deux autres prend trop d’importance dans les quelques miettes de vie privée qu’il nous reste. Jusqu’au jour où l’un d’entre nous confonde ce que l’autre a vécu avec sa propre expérience… C’est comme une projection d’identité. On se voit dans l’autre et on vit ses joies, ses souffrances, ses projets et même sa culpabilité comme si nous en étions les acteurs, les responsables…

Le sourire suffit

Le sourire suffit

Il me semble important de réaliser ce phénomène, d’en tirer le meilleur et de me méfier de ces effets malveillants. Ce qui tourmente Siphay ces derniers jours est peut être quelque chose qui ne le concerne pas directement mais qu’il s’approprie en s’identifiant à moi. De mon côté, si les gars sont malades, de mauvaises humeurs et fatigués je dois apprendre à me détacher du « nous ». En partant seul je me suis détaché physiquement, la prochaine fois peut être que je pourrai le faire mentalement.

Vers 22h45 une étoile filante s’enflamme dans la friction que lui fait subir notre atmosphère et je me dis : « La prochaine fois que j’en vois une aussi énorme ce sera le signe de m’arrêter dormir ». J’aime croire que la nature sème des signes que nous pouvons saisir avec un peu d’attention et beaucoup d’imagination. Quinze minutes après, le ciel me susurre de m’arrêter dans une zone en travaux. Personne ne devrait venir traîner par là dans la nuit. Je me contente d’un petit bout de pain, d’une toilette à la gourde et m’allonge à côté de mon vélo. Je suis seul dans la steppe et j’apprécie ma liberté. Celle de choisir et celle de penser.

Narzuluo, mon ange-gardien

Il est 4h45 et je profite de la fraîcheur matinale pour avancer. Je sais déjà que mon état d’esprit est meilleur, je retrouve le plaisir de sourire aux gens, de saluer les enfants et répondre « Franssouz » à tous ceux qui nous lancent des « Ad kou da ? » (Tu es d’où ?)

Vers 7h du matin j’arrive à l’entrée de la superbe ville historique qu’est Bukhara. Je dépasse un ouzbek sur son vélo et me retourne pour le saluer. Immédiatement je me dis : « Ce gars a l’air sympa ». Je ralentis la cadence et le laisse revenir à ma hauteur. Narzuluo est propriétaire d’une ferme à 15km au sud de la ville, père de 4 enfants il a fait quelques compétitions de cyclisme dans sa jeunesse. À 61 ans cet homme dégage une force extraordinaire. Après une dizaine de kilomètres ensemble Narzuluo me fait visiter les ruelles superbement sculptées de Bukhara. Son enthousiasme à me faire découvrir sa ville, dont il est si fier, me remplit de joie. Il insiste pour que je reste la nuit chez lui mais je dois refuser, lui expliquant que j’ai rendez-vous avec les copains demain matin. En échange je lui demande s’il peut m’emmener dans une banque. Je veux l’inviter à manger et boire un thé avant de le quitter. Il me répond les yeux bien ronds : « Demain tu es au Turkménistan, l’argent ouzbek te servira plus à rien, prends ça pour aujourd’hui ». Il sort de sa poche l’équivalent de 5€ et me les pose sur mon vélo quand je refuse d’ouvrir ma main. Je ne sais pas comment réagir mais je n’ai pas l’intention de partir avec son argent.

Puis il continue de faire le guide jovial et énergique jusqu’à m’emmener voir un groupe de retraités français en voyage organisé. Curieux et sympathiques, mes compatriotes m’accueillent chaleureusement. Je répond à leurs questions et leur explique ensuite la chance que j’ai d’avoir rencontré Narzuluo. J’explique aussi qu’il vient de me donner de l’argent alors que c’est moi qui souhaitais l’inviter au restaurant… Une nouvelle vague de solidarité se lève et je me vois accepter deux billets de 20€ ainsi que l’équivalent de quelques euros en monnaie locale. Je les remercie grandement et file au bazar avec mon mentor.

Buxara (photo issue de http://www.harleytourism.com/)

Buxara (photo issue de http://www.harleytourism.com/)

Narzuluo m’aide à faire le plein de fruits et légumes au bon tarif et m’accompagne à la sortie de la ville. Il est 10h et nous sommes accroupis au bord de la route en train de laver les cerises, tomates, abricots et concombres. Nous parlons peu mais nous nous comprenons. Chacun apprécie la compagnie de l’autre. Il se régale de me choyer et je jubile d’être tombé sur lui. Avant de le quitter je note son adresse, son téléphone et lui donne une carte postale Solidream avec un des billets de 20€ généreusement offert plus tôt dans la matinée. Je pense qu’il accepte cette fois car ce n’est pas un échange purement monétaire. Le fait que ce soit des euros et non pas la monnaie locale donne une dimension supplémentaire à cet échange. C’est comme si c’était un cadeau personnalisé, un présent qui vient de mon pays. Et lorsqu’il ira changer cet argent à la banque cela n’enlèvera rien à la valeur de ce que nous avons partagé ensemble.

Le plaisir de partager

Je roule jusque midi avec déjà 100km au compteur. Je n’ai avalé qu’un peu de pain durant ces 24 dernières heures et m’installe donc à la table d’un petit restaurant ombragé, me fais servir une bouteille de soda et le jeune Ravshan me demande 4000 cym. Je lui donne 3500 cym avec un sourire. Je sais qu’il a gonflé le tarif, il sait aussi que je sais. Il rigole et prend l’argent. Quelques minutes passent et je l’invite, avec ses employés, à se joindre à ma table. J’ai des fruits et légumes pour un régiment !

Habib le serveur surenchérit avec des brochettes de mouton et de la pastèque, le festin commence. Je suis ensuite récompensé d’une bonne sieste sur les lits qu’ils ont installé en extérieur. Il fait 42°C sur la terrasse et je dois m’asperger d’eau toutes les 15 minutes.

Vers 18h je reprends la route mon cœur rempli par l’hospitalité et la générosité des ouzbeks. Je roule 183km ce jour là et arrive vers 22h à la frontière sans m’en rendre compte… Après la traditionnelle toilette je demande aux gardiens si je peux dormir derrière la barrière pour être plus en sécurité. Ils acceptent et je me couche à côté de mon vélo, réconcilié avec moi même.

J’ai apprécié cette petite parenthèse. Si elle m’a permis de me retrouver un peu seul et d’avoir une indépendance qui nous manque parfois, j’ai surtout réalisé à quel point le monde que l’on perçoit est principalement un reflet de notre propre état d’esprit. Avec des pensées négatives je prédispose mon cerveau à voir le mal partout. Mais encore pire, j’influence les autre dans leur comportement. Inconsciemment, l’autre reçoit les mauvaises ondes et se renferme, se place sur la défensive et se méfie. Si ceci réduit nettement la chance de faire de belles rencontres elle peut faire effet boule de neige dans une équipe comme la notre. Quand les choses vont mal autour de moi je dois apprendre à commencer par regarder ce qui va mal chez moi.

Ce matin je suis heureux de me réveiller et j’attends les copains à l’ombre du poste frontière Ouzbékistan-Turkménistan.