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La quête de singularité

Une colonne de béton perce le ciel. Sa robe parfaitement lisse, d’un beige plus clair avec l’altitude, est quadrillée de verres fumés. Ces rectangles, exactement identiques les uns aux autres, occupent cette façade dans une géométrie tellement parfaite que nous peinons à compter les étages. Peut-être y en a-t-il trente, trente-cinq… Quelques rayons de soleil rayent la face sud de l’édifice. Aucune gravure, pas d’ornements, une absence totale d’écriture ou de personnalisation. Au pied de cette tour, des piliers massifs donnent la sensation d’un bâtiment détaché du sol urbain. La première fenêtre, quant à elle, apparaît à trois mètres au dessus du trottoir, les voitures six pieds sous terre.

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Au pied des monts Célestes d’Asie Centrale, les traits d’Almaty la Kazakhe se rapprochent de ceux d’une ville quelconque.

Avant de regarder le visage des passants, et d’écouter les voix de ceux qui vivent ici, une interrogation s’empare subitement du voyageur : Où suis-je ? Dans un quartier au pied de la butte Montmartre ? Est-ce la ville chinoise de Chengdu, plutôt Manaus au cœur de l’Amazonie ou alors la capitale de la République du Salvador ? Comment différencier cet immeuble de ceux qui poussent dans les banlieues de Sydney, sur la corniche de Dakar ou aux abords des temples bouddhistes de Bangkok ? Le doute s’empare du nomade en quête de singularités culturelles, d’originalités culinaires, d’extravagances vestimentaires et de rites traditionnels étonnants.

C’est ça la mondialisation ? Construire en série ? Cloner les quartiers au-delà des frontières ? Standardiser pour réduire les coûts et augmenter les profits sans s’inquiéter de ce qui fait la véritable valeur d’un hameau, d’une ville ou d’une mégalopole. L’histoire que dévoile la pierre usée par les passages centenaires, une charpente en épicéa sculpté au couteau ou une maison en terre cuite d’architecture vernaculaire permet au curieux voyageur de mieux ressentir l’âme d’une région, d’une ville ou d’un peuple. Mais que peut-on interpréter d’une tour en béton ?

Construction frénétique en Chine occidentale

Aux abord du désert de Dzoungarie, dans le nord du Xinjiang, en Chine, on érige des cités entières composées d’alignements d’immeubles identiques.

Sorti de ses pensées, le visiteur croise le regard d’une femme. Les yeux en amande, les sourcils noirs, fins et peu arqués, les pommettes bien prononcées et le nez légèrement épaté révèle que nous sommes en Asie centrale. Le gilet en velours rouge carmin et les manches à volants de sa robe ocre délivrent suffisamment d’indices pour supposer qu’elle est kazakhe. Enfin, les nombreuses incrustations de pierres qui ornent sa coiffe et ses bijoux rappellent l’influence de la culture russe et tartare dans l’ancien Turkestan.

Nous sommes à Almaty, ancienne capitale du Kazakhstan, et comprenons à quel point les multinationales, qui inondent la planète de produits standardisés, tendent à dupliquer nos villes comme elles clonent les aliments qui décorent nos assiettes et empoisonnent nos corps. Mais heureusement il existe encore des résistants, des hommes et des femmes qui font rayonner l’âme de leurs ancêtres, donnent une vraie identité à leur pays, leur ethnie et leur histoire : les artisans regroupent une majorité d’entre eux.

Découpe des poutres en bois., Yunnan, sud de la Chine

Dans le Yunnan, dans le sud de la Chine, des artisans s’évertuent à découper le bois à la main

Après un tour du monde à vélo qui nous a vu traverser plus de quarante pays, quatre mois ont été nécessaires à l’écriture du livre Solidream, trois années de défis et d’amitié autour du monde et neuf mois à la réalisation puis la production du film éponyme. Des copains et de la famille nous hébergent sur Paris, Lyon, Toulouse, passons quelques nuits à dormir dans la voiture, des amis d’amis vont jusqu’à proposer leur appartement tandis qu’ils partent en vacances. Entre deux déménagements, nous écrivons. Enfin, le récit imprimé, nous établissons notre camp de base à Port Camargue, chez les parents de Morgan, dans une chambre transformée en bureau. Dans le même quartier les parents de Brian libèrent de la place dans le garage pour accueillir palettes de livres et DVD. Nous lisons, fouinons, discutons, argumentons pour apprendre à raconter une histoire avec des images dynamiques. Le rythme du film, la précision du texte des voix off, l’attachement des spectateurs aux protagonistes… L’apprentissage est lancé. Il faut également s’accorder sur qu’est-ce qu’on raconte, le choix de la narration chronologique ou pas, le genre de musique à adopter. Nos journées commencent tôt le matin et finissent tard le soir, les week-ends n’existent que pour rappeler le temps qui passe. Quelque fois, après une semaine de quatre-vingt dix heures, nous grinçons des dents lorsqu’une personne s’interroge naïvement « Et sinon, vous faites quoi dans la vraie vie ? Vous bossez un peu quand même ? ».

Réalisation et montage du film

Pendant 9 mois, réaliser le travail d’écriture, de réalisation et de montage du film a été un travail périlleux.

Au mois de novembre 2014, quinze mois après notre retour en France, nous recevons le Grand Prix du jury au Festival du film d’aventure de La Rochelle. Devant le public, micro en main, Stéphane Frémond, le président du festival, présente notre film comme un « film monté dans la cuisine », nous sourions, il a compris. Depuis ce jour, nous aimons nous présenter comme des artisans voyageurs, des petits hommes indépendants, ambassadeurs de la France, durs à la tâche, généreux d’imperfections et qui s’attèlent chaque jour à une œuvre qui les passionne. Ainsi est né notre nouveau projet Solidream, les œuvres du Pamir. L’idée est d’utiliser l’aventure pour valoriser l’importance des artisans, ces Hommes garants de la culture, de l’Histoire, des traditions et de la vraie richesse d’un peuple : sa singularité.

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