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Passage du cercle Arctique

Objectif Arctique : 800km en 6jours

Dalton Highway

Dalton Highway

17 mois après avoir quitté l’Antarctique nous rejoignons l’Océan Arctique pour une dernière étape de 800km difficile et mémorable. La Dalton Highway est bitumée sur environ 30% de sa longueur tandis que le reste est un mélange de terre et de pierre se transformant en une boue glissante avec la pluie sur les pentes atteignant parfois les 12%. Tout le long, elle est longée par la pipeline qui traverse l’Alaska de Prudhoe Bay à Valdez, au sud. Les cyclistes mettent généralement entre 8 et 9 jours pour réaliser cette étape, nous nous fixons l’objectif d’arriver à Deadhorse en 6 jours seulement.

Nous vous proposons ce dernier article rédigé sous forme de journal de bord pour vous faire vivre notre dernière étape des Amériques au jour le jour.

Jour 1 : 190km et 3000m de dénivelé positif, mais on a failli mourrir !

Nous quittons Fairbanks après avoir fait une petite pause au Macdo, pas pour consommer mais pour profiter du Wifi et annoncer notre départ vers l’Arctique. C’est donc vers 10h que nous prenons la route avec l’intention de rouler longtemps et ainsi gagner du temps pour les jours suivants.

Brian : « La journée démarrait bien, nous roulions à bonne allure pour atteindre l’objectif de cette première journée. D’un coup, des coups de feux retentissent ! Après les premiers, nous entendons fuser les balles à 2m devant nous et passer dans les plantes de l’autre côté de la route. Les gars s’arrêtent et je rentre dans Siphay devant moi, qui crie pour se faire remarquer. Je l’imite puis nous n’entendons plus rien. Quelques centaines de mètres plus bas, nous partons voir l’abruti qui s’amusait à tirer en direction de la route et nous lui passons un savon. J’aurais aimé trouver des mots plus forts en anglais pour lui signifier sa connerie, on a failli y passer ! Ce GROS CON marmonnait dans sa barbe un truc incompréhensible, l’air honteux et il ne s’est même pas excusé. Nous sommes au pays des grizzlis, mais c’est bien les humains qui sont parfois dangereux…« 

En début de soirée nous montons la tente au bord de la route pour cuisiner à l’abri des moustiques, agressifs dans le coin, et reprendre des forces pour la route. A 23h, après 145km, la pluie commence à tomber et nous décidons de nous arrêter dès que nous trouverons une rivière pour nous laver, boire et cuisiner… Dans ces montagnes russes il nous faut 3h pour faire 45km supplémentaires et trouver une source d’eau. La pluie est fine et froide tandis que les moustiques volent entre les gouttes pour venir planter leur trompe sur la moindre surface de peau accessible. Nous montons la tente en 5min, allons accrocher nos sacoches de nourriture sous un pont à l’abri des ours et nous jetons dans l’eau glacée de la rivière pour pouvoir enfiler nos habits propres pour la nuit. Il est 2h40 du matin lorsque nous fermons les yeux après 190km et 3000m de dénivelé positif.

La Dalton highway et la pipeline qui la longe

La Dalton highway et la pipeline qui la longe

Jour 2 : La pluie, la boue et les moustiques

Il est 12h30 lorsque la pluie se calme enfin et nous en profitons pour sortir de la tente, enfiler nos habits trempés de la veille et reprendre la route. Durant cette seconde journée, nous roulons dans la boue et sous la pluie jusqu’au soir. Après environ 70km, nous nous arrêtons au Yukon River Camp et commandons 3 énormes hamburgers dans ce restaurant de camionneurs. Quel bonheur d’être au sec pendant 2h et d’emmagasiner le maximum de calories en terminant les assiettes des tables d’à côté… Puis nous reprenons la piste et roulons 50km pour enfin sortir de la pluie. Nous décidons de faire le plein d’eau dans une rivière et d’aller camper en haut d’une colline pour que le vent puisse nous épargner un peu de l’agressivité des moustiques. Après plus de 2500m de dénivelé positif : douches, nouilles et le marchand de sable passe vers 2h30 du matin cette nuit là. Aucun d’entre nous n’a encore réussi à lire une page de son livre de chevet…

Jour 3 : Passage du cercle polaire Arctique

Les montées et les descentes sur la piste de terre s’enchaînent et nous rappellent notre traversée de l’Amazonie avec des pentes moins abruptes mais plus longues, et la chaleur en moins. Ce jour là nous franchissons le cercle polaire arctique et battons un nouveau record de vitesse sur piste : 74,5km/h ! Nos vélos sont solides. Après une journée relativement pluvieuse nous arrivons à Coldfoot après 145km et 1900m de dénivelé positif. Ce petit village de 13 habitants offre un point de ravitaillent pour les camionneurs ainsi que pour les affamés que nous sommes. Le temps de faire quelques achats, les touristes de passage viennent nous harceler de questions. Tout comme nos vélos, nous sommes pleins de boue et attirons l’attention des gens… c’est ainsi que nous rencontrons Gary et Denise Griffith du Colorado. Puis nous partons nous laver dans la rivière et passons notre première nuit dans une tente sèche !

Brian repeint par la boue

Brian repeint par la boue

Jour 4 : De la Patagonie à la Bolivie

Nous quittons notre camp vers 10h et partons en direction du Atigun Pass, notre dernier col des Amériques à 1500m d’altitude. Cette côte marque la frontière entre la forêt et la toundra et nous lisons sur un panneau d’information qu’à cette latitude les arbres ne peuvent plus pousser au dessus de 770m d’altitude à cause des températures, du vent et de l’ensoleillement annuel. Nous avons la sensation de passer de la Patagonie au haut plateau bolivien (avec l’herbe en plus) en seulement quelques heures.
Une fois arrivés en haut, nous redescendons dans un brouillard dense et froid et installons notre camp à la première rivière offrant un abri pour le vent. Après un bon plat de pâtes à la sauce tomate, nous nous écroulons dans nos duvets après une journée de 150km de piste vallonnée.

Jour 5 : La générosité n’a pas de frontière

Vers 9h Siphay sort de la tente et voit Dave arriver avec sa voiture au même moment. Dave nous avait doublé le jour précédent et nous avait offert quelques barres de céréales et de la boisson sucrée. Ce matin il arrive avec trois sacs en papier remplis d’un petit déjeuner mémorable : sandwich, cookies, jus de fruit, yaourts, pomme, pistaches… nous reprenons la route avec l’enthousiasme que peut provoquer ce genre de cadeaux, une motivation décuplée par la générosité de ceux qui rendent notre voyage si riche. Quelques heures plus tard nous retrouvons sur la route Gary et Denise rencontrés à Coldfoot et qui reviennent de la mer arctique avec leur 4×4. Ils sont accompagnés de Texans voyageant en Hummer dans la région. Ils nous préviennent qu’il fait froid là haut, que la route est difficile et pleine de boue… et avant de partir ils nous offrent des oranges, des barres de céréales, des brownies, des boissons ainsi que 100$ en nous expliquant que nous ferions mieux d’aller à l’hôtel une fois arrivés là-bas.

Le soir nous nous arrêtons dans un campement et allons demander aux gérants si nous pouvons prendre un café. Ils refusent de nous servir car c’est un campement privé… par contre un groupe de géologues installés là pour le travail nous invitent à venir nous réchauffer dans le grande tente équipée d’ordinateurs et d’une cheminée. Nous buvons une bière avec eux, partageons quelques histoires, en apprenons un peu plus sur la région. Nous reprenons la route légèrement éméchés au milieu de la toundra vers 22h pour aller camper 20km plus loin…

Jour 6 : La toundra et les marécages

Notre dernière journée de vélo se fait sur une longue ligne droite à travers les marécages.

Siphay se remémore : « A peine partis, alors que nous roulons bien au bord, un camionneur nous rase-motte à grande vitesse et je reçois des cailloux jusqu’aux épaules… Plus tard, j’entends un klaxon au loin, je me déporte sur le côté tout en saluant le véhicule arrivant dans mon dos. Le camionneur s’en moque totalement et me frôle sans complexes. Déjà deux fois ! Je m’emporte et l’insulte d’un doigt à bras levé. Mais il doit faire demi-tour plus loin. Énervé, je suis content de le savoir de retour pour lui dire un mot. Je m’aperçois que c’est le même chauffeur que tout à l’heure ! Il s’arrête et nous nous aboyons dessus avant qu’il reparte à ras de moi une dernière fois… Sur cette route, certains routiers se considèrent les rois. Lui n’a pas pris en compte le respect des autres, il tient nos vies entre ses mains. Cela ne m’empêchera pas d’être courtois avec les conducteurs que l’on croise car ils restent majoritairement bons à notre égard.« 

Les moustiques guettent la moindre ouverture pour attaquer

Les moustiques guettent la moindre ouverture pour attaquer

N’étant pas équipés de moustiquaires, nous ne pouvons pas nous arrêter sans nous faire assaillir par les moustiques… Il nous faut rouler au-dessus de 15km/h pour pouvoir leur échapper… Nous faisons donc 120km avec le minimum de pauses pour finalement arriver à Deadhorse vers 19h, le visage fatigué par le soleil et le vent de face, les jambes usées par les 800km des 6 derniers jours mais avec une joie non dissimulée. Nous venons de terminer notre traversée des Amériques !

La patronne du seul magasin de cette grande exploitation industrielle de pétrole (25 résidents permanents, mais beaucoup de travailleurs venus de loin) nous offre 3 sandwiches alors que nous étions en train de lui acheter des cacahuètes pour refaire le plein de calories. Puis, à l’aide d’un complice rencontré dans la rue, nous rentrons en fraude dans les bâtiments privés des entreprises pétrolières pour accéder aux douches chaudes. Quel bonheur simple mais intense !

Puis vers 22h nous nous mettons au bord de la route et arrêtons tous les véhicules pour nous faire ramener à Fairbanks, 800km au Sud…

Presque 20h d'attente à Prudhoe Bay

Presque 20h d’attente à Prudhoe Bay

Jour 7 : 6h de sommeil en 48h

Nous passons toute la nuit dehors et vers 2h30 du matin un camion s’arrête. Barbara, la conductrice, ouvre la fenêtre pour nous expliquer qu’elle va juste se coucher et qu’elle ne part que le lendemain vers le Sud. Elle aimerait nous aider mais ne peut pas au risque de perdre son travail… Puis avant de partir elle nous offre 3 petits déjeuners à l’hôtel du village.

Siphay se confie :  « Je tentais au mieux de me motiver en faisant le clown pour que l’on garde notre attitude positive avec les copains au milieu de cette zone industrielle. Voilà mon tour de veille, seulement 2 paires de grosses chaussettes, 2 pantalons, 2 maillots de corps, ma polaire, ma veste, mon bonnet, et mes gants me tiennent compagnie. Je dois quand même bouger pour ne pas me refroidir. Bertrand confirmerait que nous sommes loin d’être frileux. Cet instant est comme une claque, je réalise le parcours, la distance, tout ce temps nécessaire à l’aboutissement du challenge des Amériques, l’équivalent de 25 fois la France du nord au sud ! Les heures ont passé, nos espoirs ne reposent plus que sur deux éventuelles solutions proposées par des transporteurs mais elles demandent des heures de patience interminables. Nous avons l’impression de devenir fous. Le soleil est agressif, la chaleur a repris, mais nous sommes vêtus de plusieurs couches à cause de la cinquantaine de moustiques constamment autour de nous, malgré nos répulsifs. (402 meurtres en quelques heures) »

Le matin, tandis que le soleil a rasé l’horizon sans jamais se coucher, Brian va voir la compagnie de camion Carlile pour tenter notre chance et ils lui demandent de repasser à 16h. Jusque là nous restons dehors, attaqués par les moustiques et le soleil, en essayant de trouver un véhicule pour nous trois et nos vélos… Il suffit de quelques heures pour que tout le monde nous connaisse et parle de nous. Des gens essaient de nous trouver un moyen de retourner à Fairbanks, d’autres nous apportent à manger au bord de la route… tandis que nous sommes toujours aussi impressionnés par la bonté des gens.

A 16h15 Brian revient de son rendez-vous avec le manager de Carlile et nous dit « C’est bon les gars, on se casse ! »

C’est finalement Barbara qui nous emmène dans son camion avec l’autorisation des ses responsables. Pendant les 18h de route jusqu’à Fairbanks nous tenons compagnie à notre « sauveuse » et avons le sourire permanent ainsi qu’un sentiment de satisfaction indescriptible. Avant de nous quitter Barbara nous dit : « Des les premières secondes où l’on s’est parlé j’ai senti en vous une aura positive et sincère. J’avais envie de vous aider sans même connaître votre histoire. Aujourd’hui, si je pouvais, je vous adopterais« 

Barbara, notre ange-gardien

Barbara, notre ange-gardien

  • Cécile

    Bravo, encore bravo ! Vous avez survécu aux moustiques-carnassiers, aux camions-frôleurs et aux balles perdues. Ouf ! Une petite anecdote qui m’en rappelle une autre : le sac en papier plein de provisions… Lors de ma traversée du Canada à vélo solo (il y a vingt ans !), des automobilistes m’avaient offert des petites douceurs pour l’estomac dans ce même genre de sac en papier. Ces automobilistes m’avaient reconnue puisque la veille, en tant que pilote d’hélicoptères chargés de surveiller les incendies, ils m’avaient repérée depuis le ciel avec mon petit vélo et les sacoches sur la route au milieu de la grande forêt du Parc Algonquin… bon, chapeau encore. Depuis Nouméa.

    • Merci ! Belle histoire que la tienne également, à croire que le vélo attire la sympathie !

  • Mathilde Champeau

    Belle dernière aventure aux Amériques! Vous aurez eu raison des moustiques, des camioneurs dangereux, des conditions épuisantes…!

    • C’était pas souvent agréable en effet, mais je suis content qu’on l’ait fait !

      Brian